A partir de ce moment, la vie ne fut plus tenable pour le matelot. Il n’était point d’avanies qu’il n’eût à subir de la part de la veuve et de sa nombreuse parenté. En vain voulut-il se louer à un autre patron : partout il lui fut répondu, sur un ton de sanglante ironie, qu’on n’avait pas besoin à bord d’un homme qui « portait malheur ». Désespéré, sur le point de quitter le pays, il se rendit chez Mônik, à la nuit close, pour n’être vu de personne.

— Il faut qu’Yves le Véridique prononce entre la veuve et moi. Je te prie de l’aller trouver en mon nom.

On sait avec quelle ponctualité la « pèlerine » par procuration s’acquitta de cet office.

Il paraît que, dans le cours de l’année, la veuve tomba en « languissance », sécha sur pied comme une plante atteinte dans ses racines et, finalement, trépassa. Le matelot avait eu gain de cause.

C’est chose superflue, j’imagine, de faire remarquer combien cette forme populaire du culte de saint Yves rappelle la fameuse épreuve du Jugement de Dieu si usitée au moyen âge[12]. Aujourd’hui, le petit oratoire de Porz-Bihan n’existe plus. Quand j’y suis revenu, cet été, pour y rafraîchir mes impressions d’autrefois, j’ai revu, dans le ravin, la vieille fontaine, avec son eau si noire qu’elle ne m’a point renvoyé mon image lorsque je m’y suis penché ; et, sur le plateau découvert, j’ai revu le colombier promenant autour de lui la même ombre solitaire. J’ai aussi reconnu les ormes, plus tordus que jamais et comme immobilisés en des attitudes paralytiques. Au bord de la route pierreuse, c’était le même groupe de chaumières basses aux lourdes toitures, aux murailles disjointes étayées par des rames. Mais de l’édicule ancien plus rien ne restait, si ce n’est les fondations peut-être, quelques moellons épars enfouis sous de grandes ronces où des enfants d’alentour, pareils au petit coureur de champs que je fus naguère, cueillaient des mûres à pleines mains.

[12] Avec quelque chose de plus moral, toutefois.

J’ai dit ailleurs[13] à quelle occasion le sanctuaire fut détruit. Le recteur de Trédarzec, en la paroisse de qui il était situé, y mit le premier la pioche. Il le fit raser entièrement et relégua la statue du saint dans le grenier du presbytère. Mais il est plus facile de démolir un mur que de déraciner une coutume, surtout en Bretagne. On n’en continue pas moins de venir prier sur l’emplacement de l’oratoire disparu. Dernièrement, une femme du pays de Goëlo, qui avait été spoliée par un notaire, y passa la nuit, prosternée sur le sol, sous la pluie qui tombait à verse, — et s’en retourna chez elle à demi morte de froid, mais sûre d’être vengée. Vous trouverez aux environs des gens pour vous affirmer que le saint fait chaque soir le trajet du bourg à Porz-Bihan pour reprendre possession, jusqu’au matin, de sa « maison » en ruines : ils l’ont rencontré.

[13] Cf. la Légende de la Mort, p. 222, note 2. Lire aussi le « Crucifié de Kéraliès », ce sobre, délicat et passionnant récit où Ch. Le Goffic a reconstitué, dans un autre cadre, les principales péripéties du drame de Hengoat. La victime s’appelait, en réalité, Omnès, et la vieille sorcière qui l’alla vouer à saint Yves, — la Kato Prunennec du roman, — avait nom Kato Briand. Celle-ci fit à l’instruction des aveux complets, détailla consciencieusement toutes les pratiques rituelles auxquelles elle s’était conformée.

La légende ne s’arrête pas en si bon chemin. S’il faut l’en croire, le recteur « sacrilège » fut puni par saint Yves lui-même de son « forfait », voici dans quelles circonstances :

Certaine après-dînée, trois hommes étrangers à la paroisse se présentent à la porte du presbytère.