Mais, il se radoucit aussitôt ; il se sentait plein de compassion pour cette figure vénérable, dernière épave d’un grand culte sombré.

— Que ne m’accompagnes-tu à l’abbaye ? Nous avons une cellule pour les hôtes, et nous enseignons la voix du salut.

— J’aime mieux les sentiers de ma forêt, répondit le druide, ils me sont familiers. Tous les chemins, d’ailleurs, aboutissent au même carrefour. Je te ferai seulement une prière : quand tes ouvriers viendront pour bâtir l’église, s’ils trouvaient mes restes pourrissant sur le sol, en ces parages, recommande-leur de les enfouir. Adieu !

Il tourna le dos et, appuyé sur un bâton noueux, s’enfonça péniblement sous les hautes avenues, tandis que Gwennolé, l’âme triste et amollie sans qu’il sût pourquoi, descendait à pas lents vers la mer.

II

J’ai tenu à rapporter tout au long la légende. Le vœu de Gralon fut accompli, l’église fut édifiée sur l’emplacement qu’il avait désigné ; trois valises d’or, sauvées du naufrage de Ker-Is, suffirent à peine à couvrir les frais du monument, qui eut, en effet, s’il faut en croire la tradition, autant de piliers de pierre que le pays de Rumengol avait d’arbres. C’est dire que le sanctuaire actuel n’en est qu’une réduction mesquine. Mais, comme s’exprime le proverbe, il ne faut pas mesurer aux proportions de l’église la grandeur des miracles. L’humble chapelle d’aujourd’hui a gardé, aux yeux des Bretons, le même prestige que la somptueuse basilique d’autrefois. Ils y accourent de toutes parts, toute l’année durant, et de l’Argoat et de l’Armor[30].

[30] L’Argoat (pays des bois) désigne surtout l’intérieur de la Bretagne ; l’Armor, le littoral.

Un soir d’août, je débarquais au Cloître-Plourin, petite halte de la ligne de Carhaix, perdue dans une steppe marécageuse, au milieu d’une région de tourbières éventrées, étalant çà et là des lèpres noires et des miroirs d’une eau stagnante et sinistre. Pas d’autre maison que la gare. J’avais dessein de visiter les Kragou, sorte de vagues en pierre, rebroussées dans la direction de l’ouest, qui hérissent de leurs crêtes étranges cette partie de la montagne d’Aré. Je pris la seule route qui s’offrait à moi, un de ces chemins primitifs, faits de deux ornières enserrant une sente herbeuse, et qui, selon l’adage breton, ne sont guère fréquentés que du chariot des âmes en peine. Une vieille cependant y marchait à quelque distance devant moi, une pauvre vieille à l’allure hésitante, les pieds chaussés de lourds souliers d’homme, la taille si courbée, que ses longs bras avaient l’air de prendre naissance dans ses reins. En passant à côté d’elle, je la « bonjourai ». Elle me répondit d’une voix jeunette au timbre argentin. J’ai souvent observé que chez nous, les femmes du peuple gardent jusqu’aux extrêmes limites de l’âge je ne sais quel charme d’enfance. Il était évident aussi qu’elle éprouvait un sentiment de joie à rencontrer un être humain dans cette immense solitude. La tristesse des choses autour d’elle lui causait une impression pénible qu’augmentait encore la mélancolie du soir, et cette espèce d’effroi qu’il traîne à sa suite en nos climats occidentaux. Elle engagea la conversation, exprima l’espoir que nous avions peut-être à suivre longtemps ensemble la même route.

— Moi, dit-elle, je voudrais atteindre le bourg de Berrien avant l’extinction des lumières. Malheureusement, je ne suis plus ingambe. Je vais comme une loche.

D’une des poches de son tablier le col d’une burette sortait.