Je dus entendre toute l’oraison, qui est d’ailleurs exquise et empreinte d’une fraîcheur, en quelque sorte, galiléenne… Viendrait alors la prière dans l’église. La bonne femme allumerait un cierge aux pieds de l’image sacrée, le laisserait brûler un instant, puis, brusquement, l’éteindrait, pour signifier à la Glorieuse Marie quel genre de service on attendait d’elle. Il était fort à présumer qu’au même moment, là-bas, à Plounévez-Moédec, l’agonisant rendrait l’âme. Sinon, elle avait encore une ressource : elle irait à la fontaine de la sainte et y emplirait sa burette. Au retour, elle répandrait quelques gouttes de cette eau sur les paupières du patient, et ses yeux aussitôt se renverseraient dans leurs orbites, et la douleur le quitterait avec la vie.
— C’est, je crois bien, la cinquante-sixième fois que je fais ce parcours, et pour cinquante-six vœux différents. Il n’est pas de grâces que Rumengol ne dispense : il guérit des tourments d’esprit comme des infirmités du corps. Gralon en fut le premier miraculé. Le démon de sa fille Ahès le possédait et troublait ses nuits. Notre-Dame l’en délivra…
Lancée sur ce chapitre, la vieille ne tarit plus. Mais, nous étions sur la pente des Kragou.
— Ah ! vous allez aux Roches, fit-elle, avec un léger frisson. Dieu vous garde !… Moi, mon chemin est par cette trouée.
Elle disparut peu à peu dans un repli de la montagne. Arrivé au faîte, je me hissai sur une des grandes pierres, et je la revis, la pauvre vieille, qui se hâtait de son pas clopinant, sous la tombée grise du crépuscule ; à deux lieues vers le sud, par-delà le désert des tourbières, un clocher pointait au-dessus d’un bouquet d’arbres, égrenant dans l’air calme des tintements mélancoliques. L’angélus sonnait à Berrien.
III
C’est dans la première semaine de juin, au joli mois de la fenaison. Le train de six heures vient d’entrer en gare de Quimper, regorgeant de monde. Sur tout le trajet, depuis Lorient, il a cueilli des pèlerins. On les entrevoit par le cadre des portières, assis bien sagement, figures sérieuses et recueillies. Il y a parmi eux des Vannetais, des Gwénédours aux cheveux plats, aux traits énergiques durement sculptés ; des hommes de Scaër aux belles carrures, en des vestes noires soutachées de velours ; des gars d’Elliant, engoncés dans leurs cols raides, des saints-sacrements brodés dans leur dos. Beaucoup de femmes : celles-ci flétries avant l’âge, la peau terreuse, la taille élargie par les travaux des champs et les maternités incessantes ; celles-là, délicieusement fraîches, pures fleurs d’idylles, laissant flotter ainsi que des pétales blancs les ailes éployées de leurs coiffes.
Sous le hall, des groupes stationnent devant les compartiments bondés : paysans et paysannes de la banlieue quimpéroise, gens de Kerfeunteun et d’Ergué, de Plomelin et de Fouesnant. On attelle des wagons supplémentaires qui sont immédiatement pris d’assaut. Le train repart, emportant cette caravane de croyants, grossie de halte en halte.
Je me suis faufilé à grand’peine dans une voiture occupée principalement par des soldats, — de petits conscrits bretons, imberbes pour la plupart, les mains calleuses encore de la charrue, l’air rustique sous l’uniforme. Ils ont eu l’heureuse chance de n’être point dépaysés, d’avoir leur garnison à portée de leurs villages ; et, disposant d’une permission de vingt-quatre heures, ils les vont passer à Rumengol, par dévotion sans doute, mais aussi parce qu’ils savent qu’ils y rencontreront leurs parents, leurs amis et — comme bien l’on pense — leurs douces[33]. Cette perspective et le sentiment qui s’y joint d’une liberté momentanément reconquise ne laissent pas de les surexciter quelque peu. Ivresse passagère, du reste, vite évaporée. La gaieté, dans notre race, n’a qu’un épanouissement rapide et se fane aussitôt. Maintenant, ils devisent entre eux gravement, semblent se concerter à mi-voix. Sur l’invitation de ses camarades, un d’eux se lève, un tout jeune homme, presque un adolescent. Aux lignes délicates de son visage, à ses yeux fins, couleur d’herbe roussie, on devine un pâtre des monts. Après s’être recueilli une seconde, il attaque d’une voix claire, habituée à retentir dans les grands espaces, non un refrain de chambrée, comme on eût pu s’y attendre, mais une complainte mystique, au rythme alangui, le cantique populaire de Notre-Dame de Rumengol :
[33] C’est par cette gracieuse appellation que les Bretons désignent la bien-aimée.