On conçoit sans peine que de pareilles légendes — et il y en a tout un cycle — ne contribuent pas peu à faire des mendiants de Rumengol des êtres en quelque sorte mystiques et sacrés. Ajoutez que la plupart de ces quêteurs d’aumônes ne se montrent en ce lieu qu’une fois l’an, qu’ils y viennent on ne sait d’où, de régions très diverses et souvent fort éloignées, qu’un mystère, par conséquent, plane sur leurs origines, laissant le champ libre à toutes les conjectures. J’ai rencontré là, à trente, à quarante lieues de chez elles, des femmes du Trégor dont la figure m’était familière depuis mon enfance ; je les retrouvais, après ce long espace de temps, telles que je les connus, sans un pli de plus à leurs traits sans âge, la peau noirâtre et fumée comme celle des momies, leurs maigres mollets de coureuses de pardons toujours allègres et vifs, leurs yeux striés de fibrilles sanguinolentes couvant le même fanatisme obstiné et silencieux. — Enfin, il faut en convenir, il n’en est pas un de ces mendiants qui n’ait son genre de beauté. C’est à croire que la race des vagabonds et des loqueteux n’envoie ici que ses spécimens les plus remarquables, ses types les plus intéressants et les plus parfaits. J’en ai vu qui se drapaient dans leurs guenilles avec une inconsciente majesté de chefs barbares. Je me rappelle être resté en contemplation devant l’un d’eux. On eût dit un pasteur de peuples. Il était assis sur la margelle de la fontaine, à l’entrée du bourg. Il avait les jambes croisées, le corps penché en avant, les mains appuyées à une trique de châtaignier grosse comme le tronc d’un jeune plant. Le sommet dégarni de son crâne luisait à la clarté des étoiles ainsi qu’un miroir de bronze. De ses tempes à ses épaules tombaient des mèches de cheveux fins, d’une blancheur blonde, semi-lune et semi-soleil ; elles encadraient un profil sculptural, une tête de mage antique au nez busqué, aux pommettes saillantes, des broussailles grises ombrageant les yeux aigus, les lèvres noyées dans les flots harmonieux d’une barbe d’argent. Sa sébile posée à terre, à ses pieds, semblait attendre, non des aumônes, mais des offrandes. Il y avait dans toute sa personne une noblesse qui imposait. J’observai que les pèlerins, en allant faire leurs libations à la source, lui témoignaient une vénération mêlée de crainte, comme s’il eût été, sinon le dieu, du moins le prêtre gardien de la fontaine.
— Qui est ce vieux pauvre ? demandai-je à un passant.
— Ni moi, ni d’autres ne saurions vous le dire. On l’appelle Pôtr he groc’hen gawr, l’homme à la peau de chèvre, à cause de cette fourrure à demi pelée que vous lui voyez sur le dos et qui lui donne un faux air de Jean le Baptiseur. On ne sait rien de plus sur son compte, et il est probable qu’on n’en saura jamais davantage, parce qu’il est — ou feint d’être — d’une surdité à déconcerter toutes les questions. Il y en a qui prétendent que c’est un saint, il y en a qui prétendent que c’est un sorcier : ceux-ci se fondent sur ce qu’il excelle à débiter la messe en latin, aussi couramment qu’un évêque ; ceux-là, sur ce qu’on ne lui connaît aucun défaut, pas même de s’enivrer, comme font ses pareils, avec les sous qu’il ramasse. Il arrive régulièrement la veille du pardon, s’assied toujours en cet endroit, y passe la nuit dans cette posture, quelque temps qu’il fasse, et le lendemain matin, après avoir salué la Vierge, reprend à travers pays son voyage de Juif-Errant.
V
L’unique rue de Rumengol, bordée à gauche par une dizaine de maisons, à droite par le murtin du cimetière, est encombrée de « boutiques », d’étalages en plein vent où scintille aux lueurs des lampes ou des torches le clinquant des chapelets, des médailles, des bagues, des épinglettes, tandis que les dessins pieux des scapulaires d’étoffe se balancent doucement au souffle du soir. Des paysannes sont là, attroupées, s’extasiant devant ces merveilles. Les hommes font cercle de préférence autour du jeu de mil ha kaz[39] si populaire parmi les Bretons, ou rivalisent d’émulation au rude exercice de la tête-de-Turc. Il se faut ouvrir une trouée au milieu de tous ces gens qui stationnent, et ce n’est point chose aisée, car un Breton ne se dérange jamais de son propre mouvement ; il ne bouge que si on le houspille, surtout aux heures de flânerie, où il est de pierre ; on pourrait alors lui marcher dessus sans qu’il bronchât. A force de jouer des coudes, je finis par atteindre l’auberge qui m’a été recommandée. Elle est à l’extrémité du bourg, à deux pas de l’église ; ses étroites fenêtres de granit flamboient dans sa façade tassée et toute noire. Une pourpre d’incendie embrase le rez-de-chaussée et des étincelles courent, rapides, sur les solives du plafond, accrochant çà et là d’éphémères constellations. Dans l’âtre, la flamme s’épanouit en une immense gerbe rouge ; le ventre des marmites fait entendre des bruits sourds et précipités comme un galop de mer qui monte. Et, dans cette atmosphère de fournaise, une cinquantaine d’êtres humains empilés les uns sur les autres soupent d’un cœur content, sans même avoir l’idée d’emporter leur repas pour l’aller manger sur le talus du champ voisin, à la fraîcheur de la nuit. Quelques-uns ont dû s’accroupir à terre, leur assiette entre les genoux. Ils ne s’en indignent ni ne s’en plaignent. Un pèlerin n’est pas un commis-voyageur. Il s’installe où il trouve place, s’accommode de ce qu’on lui sert et paie ce qu’il doit en y joignant un brave merci. Je suis venu à Rumengol en pèlerin de lettres et n’ai nulle envie de faire le difficile. J’aimerais toutefois un bout de banc où m’asseoir, auprès d’un trou quelconque par où respirer.
[39] Sorte de roulette très primitive.
— Montez à l’étage, — me dit l’hôtesse.
Une pièce basse, sans autre meuble qu’une table faite de quelques planches disposées sur des barriques vides en guise de tréteaux. Les convives, pour atteindre aux plats, sont à peu près forcés de se tenir debout. Ceux qui ont fini ou qui n’ont pas encore eu leur pitance occupent leur attente ou leur loisir à de monotones parties de cartes. A chaque fois qu’un poing s’abat sur les ais mal ajustés, les assiettes brimbalent, et les verres dansent. Les conversations sont bruyantes ; une aigre odeur de cidre répandu vous prend aux narines : il y a déjà de l’ivresse dans l’air… La petite servante qui me guide pousse une porte au fond de la salle et m’introduit dans un retrait où il y a une vraie table et — Dieu me pardonne — des chaises. Ici, tout est paix et silence : la croisée s’ouvre sur un verger et, plus bas, sur la vallée toujours parée du grand voile nuptial que déroulent autour des peupliers et des saules les mystérieuses fées des eaux. C’est un coin de solitude, tel que je n’en eusse pas osé rêver. Je m’apprête à faire honneur à la « portion » de ragoût qui fume devant moi, quand un ronflement, parti d’un des angles obscurs de la chambre, vient soudain m’avertir que j’ai un compagnon et que je vais même, grâce à lui, dîner en musique.
— Ce n’est rien, — murmure la servante, — c’est l’homme aux chansons : il s’est mis là pour faire un somme ; il ne vous gênera point.
Et, après cette explication sommaire, elle s’esquive. Voyons cependant quel peut bien être cet homme aux chansons ! Je m’approche du dormeur : il est couché de son long sur le plancher, la face tournée vers la muraille, la tête appuyée à un havresac bourré de paperasses. Ce vieux havresac en peau de veau, le poil en dehors et tout élimé, ou je me trompe fort, ou je l’ai rencontré plus d’une fois avant aujourd’hui. A son seul aspect je sens au plus profond de moi comme un jaillissement de souvenirs. C’est ma contrée natale, c’est la Bretagne du Trégor qu’il évoque tout entière à mes yeux. Pourvu que ce soit lui !… J’abaisse la chandelle que je tiens vers le visage de l’homme. Il fait un mouvement, je le reconnais, je m’écrie :