— Yann Ar Minouz !…

Il ne vous dit rien sans doute, ce nom à mine exotique et qui sonne si étrangement. Retenez-le néanmoins ; c’est celui de notre dernier barde. Je devrais, hélas ! écrire : c’était… Car Yann Ar Minouz n’est plus. Les journaux des Côtes-du-Nord ont annoncé, voici près d’un an, qu’il était décédé à Pleumeur-Gautier, dans la cinquante-septième année de son âge. On ne trouvera pas mauvais assurément que je lui consacre ici une longue parenthèse. Les habitués du pardon de Rumengol le pleurent encore. Il est resté pour eux le « rimeur » sans égal. Selon l’expression d’une pèlerine qui ne passe jamais ma porte sans y heurter, « il brillait au milieu des autres chanteurs comme un louis d’or parmi les gros sous ». Mais, c’est surtout dans les régions de Tréguier, de Lannion, de Paimpol, qu’il laisse un vide attristant. Avec lui s’en est allée dans la tombe la muse de la poésie nomade, une bonne fille un peu bohème, pas très soignée dans sa mise ni assez difficile peut-être quant au choix de ses inspirations, mais vaillante, infatigable, le pied leste, la lèvre prompte, et qui, de sa voix nasillarde, menait à travers la presqu’île le branle joyeux des pardons. Dieu me garde de vous présenter Yann Ar Minouz comme un émule des Liwarc’h-hen ou des Taliésinn[40] ! Il m’en voudrait d’en faire accroire à son sujet, lui qui se gaussait si volontiers des prétentions d’autrui ! Ce n’était point un esprit de haut vol : ce n’était pas non plus le premier venu. S’il n’a point fait revivre parmi nous la tradition des grandes écoles bardiques, il en a du moins prolongé l’agonie. Barde il s’intitulait — un peu naïvement, sans doute, ayant adopté le mot à tout hasard, sans s’inquiéter autrement de ce qu’il pouvait signifier ; barde il était, à vrai dire, et par goût et par tempérament.

[40] Bardes célèbres de l’ancienne Bretagne. Cf. le Myvyrian.

— Je n’ai jamais été qu’un chanteur de chansons — m’a-t-il conté bien souvent ; — et tel que je suis né je mourrai. On a voulu m’apprendre toutes sortes de métiers : j’étais impropre à tout, hormis à faire des vers ; cela seul me plaisait, de cela seul j’étais capable. Dans mon enfance, je fus employé à garder les vaches, mais, un matin qu’il soufflait grand vent, je laissai là mes bêtes, et je partis du côté où le vent soufflait. C’était l’année qui suivit ma première communion. Depuis lors, je cours les chemins. Je mange où l’on me donne, je couche où l’on m’accueille. Mais, aux maisons bâties je préfère la maison sans toit, l’auberge de la Belle-Étoile, comme je préfère aussi le gazouillis des oiseaux à la conversation des hommes.

Aux vacances dernières, étant de passage à Pleumeur, j’allai voir sa veuve, Marie-Françoise Le Moullec, et nous nous entretînmes du mort, couché à quelques pas de nous, à l’ombre de l’église, dans le pacifique enclos des tombes.

Yann vint au monde à Lézardrieux. Son père passait pour très instruit, parce qu’il savait lire, et joignait à ses occupations de tisserand les fonctions de maître d’école. Sa tâche du jour terminée, il réunissait chez lui une douzaine de galopins du voisinage et leur faisait la classe, c’est-à-dire leur enseignait le catéchisme, leur apprenait à reconnaître la place de chaque office dans le paroissien, et leur bourrait la mémoire de vieilles complaintes flétrissant les forfaits des seigneurs d’autrefois ou célébrant les vertus des saints locaux. Cette forme élémentaire de culture convenait à merveille à l’esprit de Yann ; il fit de si rapides progrès que son père, rêvant pour lui les hautes destinées du sacerdoce, l’envoya étudier à Pleumeur où il y avait un instituteur en titre, muni de plusieurs diplômes. Yann fut ainsi initié au français et même quelque peu au latin[41]. Mais il en eut tout de suite assez. On ne chantait pas de chansons bretonnes à l’école de Pleumeur : il la déserta. Son père le trouva un beau matin endormi dans l’étable.

[41] Il garda toujours un goût très vif pour la lecture. Il se fournissait de livres chez Jeanne-Marie Lucas, à Paimpol, qui n’eut pas d’abonné plus fidèle, et il les dévorait avec avidité, en cheminant d’un bourg à l’autre. Il s’inspirait volontiers de cette littérature d’emprunt, composée surtout de romans médiocres. De là tant d’inepties dans son œuvre.

— Qu’est-ce que tu fais là ? — demanda-t-il courroucé.

— La porte de la maison était close, quand je suis rentré, hier : je n’ai pas voulu vous réveiller.

— Tu as donc congé aujourd’hui ?