— Vous n’en êtes pas ?
Et, sur notre réponse que nous optons pour la voie de terre :
— Tant pis ! fait-il… A vous embarquer parmi mes paroissiennes, vous eussiez eu double bénédiction.
Les « paroissiennes », alors, de le huer avec une colère feinte, et les quolibets de pleuvoir, et les rires d’éclater de plus belle. Mais voici que, barque après barque, la menue flottille entre dans le réseau veinulé des courants. Il y a soudain comme une accalmie solennelle. On n’entend plus que le grincement des poulies, le claquement des toiles qui s’éploient. C’est fini de plaisanter : la vraie traversée commence. La rigide forme de pierre du Taureau, vautrée au centre de la baie, découpe sur la mer lisse son mufle d’ombre. Il plane sur ce récif autant de souvenirs sinistres qu’il y a de cormorans noirs qui s’y viennent percher. C’est un avertisseur sévère. Sa vue suffit à répandre du sérieux dans les pensées. Les mariniers, maintenant, veillent à leurs écoutes et les « pardonneuses », tout à l’heure si folâtres, n’ont plus aux lèvres que des cantiques. Le rythme des voix semble onduler avec le mouvement des chaloupes et s’épanouir derrière elles dans le remous élargi de leur sillage.
Nous avons regagné, sur l’autre berge, les hauteurs de Kersélina, que nous percevons encore l’écho de ces chants lointains auxquels répondent, de toutes les campagnes d’alentour, des tintements grêles d’angélus, perlant, comme une rosée de sons clairs, dans le vent matinal. Il n’est, à trois lieues à la ronde, cloche d’église ou de moutier qui ne se croie tenue de fêter le pardon de Saint-Jean-du-Doigt à l’égal de son propre pardon. Ainsi les carillons d’autrefois saluaient au passage le soldat miraculeux. Rien de plus intime, d’ailleurs, ni de plus discret que ces musiques aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé. Les pèlerins les reconnaissent à leur timbre et interprètent leur langage : « C’est par ici ! » dit l’une ; « Dépêche-toi ! » insiste l’autre ; « A Saint-Jean, les gars ! A Saint-Jean, les gars ! » marmotte précipitamment une troisième. Et, peu à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va montant. Bruits de pas et bruits d’oraisons. Il s’est fait comme une levée générale : toute la contrée s’est mise en marche dans le même sens, attirée par une sorte d’aimantation. Nous y cédons nous-mêmes, malgré nous, et nous partons dans la grande chaleur, plus tôt que nous n’en avions dessein. On ne respire pas impunément la contagion des fièvres sacrées.
Le conducteur de la voiture qui nous emporte est un homme de Plouvorn, un Léonard très sage et très positif. Mais l’idée qu’il roule vers le Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues et comme un attendrissement ingénu.
— Je n’ai pas revu Saint-Jean depuis l’année de mon tirage au sort, me conte-t-il en breton. Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions un bon numéro. Et treize nous fûmes à nous mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes, sans échanger une parole et sans tourner une seule fois la tête. Les brumes flottantes des prairies marchaient devant nous, comme pour nous indiquer le chemin. Je n’ai jamais été aussi content de vivre que cette nuit-là. Nous ne sentions aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient une odeur suave qui nous rafraîchissait les membres, comme un onguent…
Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore l’arome de cette nuit mystique qui est toute la poésie de son passé… Derrière nous s’abaissent les verdures profondes suspendues en festons aux deux flancs de la vallée de Morlaix, tandis qu’à l’opposite, vers le septentrion, les longs plateaux mouvementés de l’Armor trégorrois étagent leurs lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte nous en sépare, — la gorge étrangement secrète et sauvage du Dourdû. La mer, qu’on ne comptait plus retrouver que sur la côte, fait ici la réapparition la plus inattendue, la plus soudaine. Car c’est bien de la mer, cette belle eau glauque qu’on franchit sur un pont rustique et qui se joue entre des rives fleuries de bruyères ou bordées d’aunes, comme une Sirène égarée parmi des Oréades. La descente au creux de cet entonnoir est si rapide qu’il n’y a pas à s’étonner qu’elle ait été cause de plus d’un accident mortel, ainsi qu’en témoignent des croix érigées de place en place, comme sur une voie funéraire, et une plaque de marbre encastrée dans un pignon d’auberge.
En fait d’auberge, il en est une, sur les confins de cette région, au seuil de laquelle notre attelage s’arrête de lui-même. Que de fois n’y sommes-nous pas venus, dans l’été de 1898 ! Elle porte pour enseigne : A la bonne rencontre. C’est un lieu désormais historique dans les annales des lettres bretonnes. La rénovation du théâtre populaire armoricain eut là son berceau. Là, dans la vieille maison grise, servant tout ensemble de métairie, de débit de boissons et de four banal, Thomas Park — vulgo Parkik — conçut le projet hardi de rendre à nos mystères leur ancien lustre ; là, il groupa autour de lui les premiers compagnons bénévoles de son entreprise ; là, durant les loisirs de plusieurs hivers, il les nourrit de ses leçons et les enflamma de son zèle ; de là, enfin, il devait les mener, un jour, à la conquête des âmes… Depuis le matin, il nous guette ; et il accourt en habits de travail, le visage, les mains saupoudrés de farine. Il vient de terminer la « fournée » ; les tourtes de pain chaud fument encore sur le parquet de terre battue ; des paysannes se penchent pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial dont chacune est marquée.
— Il me tarde, à moi aussi, d’être sur la route de Saint-Jean ! nous dit Parkik.