Cependant, lorsque nous lui offrons de le prendre avec nous, il refuse doucement, non sans glisser un furtif coup d’œil vers une toute jeune fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes. Et, d’une voix hésitante, un peu confuse :
— C’est que, voyez-vous, je suis engagé…
Il y a des épousailles sous roche. S’il ne nous les annonce pas plus explicitement, c’est qu’il attend, selon l’usage, que le pardon du Feu les ait consacrées. Pour que les préliminaires deviennent définitifs, ne faut-il pas avoir bu ensemble aux fontaines saintes, ensemble passé l’« herbe d’amour » à l’épreuve du Tantad ?… A mesure que nous avançons dans la direction de Plougaznou, nous en croisons sans cesse, de ces couples de fiancés champêtres, cheminant côte à côte le long des douves, dans l’ombre courte des talus dont les ajoncs les frôlent de leurs grands thyrses dorés. L’homme, conformément au code de la galanterie bretonne, porte le parapluie de la fille, la pointe en l’air. Elle, vaguement souriante et les yeux baissés, marche comme dans un rêve. Ne leur demandez pas ce qu’ils se disent : leur conversation est tout intérieure : en vrais amoureux de Bretagne, « ils ne se parlent qu’en dedans ».
Non moins silencieux, du reste, sont la plupart des pèlerins qui, soit à pied, soit en chars à bancs, s’échelonnent sur notre parcours. L’accablement de l’heure y est pour quelque chose. Une atmosphère de feu pèse sur le sol incandescent, et la poussière de la route brûle comme une cendre. Les gousses noires des genêts éclatent avec des pétillements d’incendie. Joignez qu’aux approches du littoral le pays se dénude, revêt des aspects éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage où reposer la vue ; rien qui fasse écran. A peine, de-ci, de-là, un maigre bouquet de pins balançant à la cime de leurs fûts rougeâtres des panaches aussi inconsistants que des fumées et qu’on dirait volatilisés. Les ors des landes rutilent, les eaux vaseuses des tourbières ont des miroitements d’étain fondu. C’est une fureur, une orgie de lumière. Il n’est pas jusqu’aux rares maisons disséminées dans ces grands espaces, vieux logis de pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note ardente à l’embrasement universel. La coutume est, en effet, de les recrépir à neuf en l’honneur de la fête du Tantad. Toute la semaine, des équipes de badigeonneurs ont arpenté ces parages. Le lait de chaux a coulé à pleines seilles. On l’a prodigué aux façades, aux cheminées, à l’ardoise même ou au glui des toits. Et maintenant les chaumines endimanchées resplendissent d’une blancheur crue, font penser à des marabouts algériens sur les Hauts-Plateaux.
Heureusement pour les piétons que d’antiques chapelles votives leur tiennent en réserve, de distance en distance, d’exquises haltes d’ombre et d’humide fraîcheur. Closes comme des tombes le reste du temps, il est entendu qu’elles doivent demeurer ouvertes, jour et nuit, pendant la période du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de crypte. Tout le moisi des siècles pleure le long de leurs murs verdis et, dans les vasques des bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie sur les ruines d’une Commanderie de Templiers, au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se sont faits au pâle jour de soupirail qui descend par les lucarnes à vitraux, nous distinguons de grands corps d’hommes qui, dépoitraillés, le pantalon troussé jusqu’à mi-jambes, dorment vautrés sur les dalles, avec leur veste sous la tête, en guise d’oreiller. A l’espèce de chechia qui les coiffe, à leur profil osseux et mince, à leur nez recourbé en bec d’oiseau de proie, il est aisé de reconnaître des Paganiz, durs goémonniers de Guissény ou de l’Aber-Vrac’h, issus d’un sang de naufrageurs. Ils ont dû partir hier de l’extrême Léon et voyager toute la nuit, aux étoiles. Mais ce n’est là qu’un jeu pour ces éternels coureurs de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour saint Jean ! Leurs pères, dit-on, le priaient en ces termes :
« Jean de Plougaznou, par la vertu de ton doigt aiguise notre vue. Donne-nous le regard des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer et de la nuit, afin que nous voyions venir de loin l’épave et, de plus loin encore, le maltôtier[57] ».
[57] C’est le nom par lequel on désigne presque toujours en Bretagne le douanier.
VII
Un carrefour, la bifurcation de deux routes. L’une file tout droit sur Plougaznou, dont la bourgade et le clocher se détachent en silhouette au sommet d’une large croupe chauve derrière laquelle on devine la fin des terres, l’ouverture béante de l’immensité. L’autre, il n’y a pas à douter un instant où elle mène. A son embranchement est un calvaire qui fait par la même occasion l’office de poteau indicateur. Un bras, détaché de quelque Christ hors d’usage, a été cloué au fût de la croix, et son geste est si clair que le toucher des aveugles ne s’y trompe pas plus que les yeux des voyants.
Ils sont légion à cette fête de la lumière, les aveugles ! Beaucoup y viennent exhiber leurs prunelles éteintes, pour faire argent de leur infirmité. Peut-être même tous ne sont-ils pas des « emmurés » authentiques. La mendicité, qui fut longtemps un sacerdoce en Bretagne, s’y transforme peu à peu en une industrie, comme ailleurs, et qui a ses chevaliers. Mais ils sont nombreux aussi, les infortunés que leur foi seule et l’attente d’une guérison, vingt fois espérée, vingt fois remise, entraînent vers les puissances curatives du Tantad. Pourquoi la flamme sainte ne renouvellerait-elle pas en leur faveur le miracle qu’elle passe pour avoir si souvent accompli ? Telle est la pensée qui se peut lire sur plus d’une face fervente aux paupières douloureusement contractées. D’aucuns la proclament tout haut, avec une singulière intensité d’accent, témoin, par exemple, ce chef sabotier du « Bois de la Nuit »[58] rencontré au moment où la prudence et plus encore le pittoresque du coup d’œil nous invitent à quitter la voiture, pour descendre à pied, mêlés à la foule, la rampe délicieusement agreste de Traoun-Mériadek.