Je m’appliquai cependant à manger, pour avoir prétexte à garder les yeux plongés dans mon assiette. Je craignais, si je les levais sur ma femme, d’y laisser percer quelque étincelle des fureurs sans nom qui me consumaient. Le silence se prolongeait, scandé par le tic-tac indifférent de l’horloge. Ce fut Adèle qui le rompit.

— Il doit être bien malade, en effet, ton cœur… Sais-tu que tu ne m’as seulement pas embrassée ?

Je m’essuyai les lèvres, d’un geste rapide, et, quittant mon siège, j’allai m’agenouiller contre le sien, le visage enfoui dans son tablier. Depuis nos jeunes nuits de Bodic et de Lantouar, je ne m’étais guère permis avec elle de ces abandons. Elle m’avait trop dit qu’il n’y avait pas de milieu chez moi entre la gaucherie et la brutalité. Cette fois, par exception, elle ne me plaisanta pas sur cet accès de tendresse, ni ne s’y déroba. Je sentis se poser sur ma nuque sa paume satinée. Une tiédeur voluptueuse s’exhalait de son giron.

Je dus serrer les dents pour ne la point mordre à travers ses jupes : un désir de cannibalisme m’agitait ; j’aurais voulu avoir des crocs de bête pour les enfoncer dans sa chair et la déchiqueter fibre à fibre, lambeau par lambeau.

Je la devinais, de son côté, très inquiète, impatiente de sortir d’incertitude, quoique mes façons humbles et dolentes fussent déjà pour la rassurer à demi. Comme je ne me pressais point de m’expliquer, elle articula, de son ton le plus prenant :

— Allons, Goulven, épanche-toi. Confie-moi ta peine… Un ennui de service, je parie, dont tu auras démesurément grossi l’importance… Je te connais si bien et tu es si prompt à te faire des montagnes de tout, mon pauvre ami !…

Elle avait dans la voix toute la douceur chantante des carillons d’Is. C’était la même musique d’ensorcellement, le même timbre languissant et pur qui, dès la première rencontre, m’avait charmé, hormis qu’à cette heure, cela me semblait venir de plus loin que les temps et comme des berges d’une terre disparue. C’était le chant d’une Adèle morte, un chant confus et pâle flottant aux limbes du passé. L’émotion que j’en éprouvai fut si poignante, qu’impuissant à me contraindre davantage, je fondis en sanglots.

— Voyons, voyons, Goulven, sois un homme ! dit-elle, anxieuse et apitoyée.

Et ma conscience répéta, mais dure, impérieuse, ainsi qu’un écho d’airain :

— Sois un homme !