Je me levai et je les suivis. Quatre heures plus tard, environ, je reprenais contact avec la terre que je m’étais juré de ne point revoir. J’espérais tressaillir de la seule allégresse qui me fût encore permise, en m’y retrouvant. Je m’aperçus, au contraire, que je n’avais plus rien de commun avec elle. Vainement je la parcourus en tous sens ; vainement, je rôdai par ses champs, ses landes, à la recherche de mon enfance, de mon adolescence, de ma jeunesse. Oh ! ce n’était pas que les choses eussent changé, ni non plus — ou à peine — les êtres. Mais, ceux-ci comme celles-là, qu’ils m’étaient donc devenus indifférents, étrangers !… Ce bourg ? Oui, j’aurais pu dessiner de mémoire la silhouette de chacune de ses maisons. Cette église ? Parfaitement : pendant des années, j’avais prié d’une lèvre fervente, agenouillé dans ce banc d’œuvres. Et cette fontaine, au bas de pré ?… Et cette fougeraie, au versant de ce coteau ?… Et le glissement silencieux de la rivière entre ces coudres et ces saules ?… Certes ! certes !… Et après ?… Est-ce que tout avait été, à proprement parler, de la vie, de la vie véritable, de la vie vécue ?… Ma vie ? Qu’avais-je à en chercher ici les traces ? N’était-elle pas née avec mon amour pour Adèle Lézurec, la Trégorroise ? Ne venait-elle pas d’être tarie jusqu’en ses sources les plus profondes par sa trahison ?…

Un instant je doutai si je pousserais jusqu’à Kerdannou.

Je m’y acheminai, néanmoins, le lundi soir, à nuit close. Je devrais plutôt dire que je m’y traînai, car ces trois jours et demi de macérations m’avaient exténué. J’avais pris un sentier de traverse qui aboutit derrière la ferme. J’évitais ainsi d’être signalé par le chien dont la niche était située près du porche de la cour, de l’autre côté des bâtiments. De plus, j’arrivais tout droit à l’appotis-tôl, à l’espèce de donjon carré qui flanque la plupart des métairies léonardes et forme dans la vaste cuisine un retrait, généralement réservé aux maîtres.

La fenêtre de notre appotis-tôl était éclairée.

J’eus assez de force pour me hisser sur les coudes, et, par l’entrebâillement des rideaux d’andrinople rouges, je regardai.

Assis à gauche de la table, le vieux Dénès penchait sur un missel aussi jaune que glèbe son dur profil osseux. Fidèle à la coutume de sa maison, il lisait à haute voix pour ses domestiques la vie en breton du saint du jour. L’ampleur monotone de son débit avait quelque chose d’impérieux et de sacerdotal tout ensemble. Par intervalles, sans s’interrompre, il glissait un œil inquisiteur vers le fond obscur de la pièce. Quelque tailleur de chanvre, probablement, qui avait enfreint la règle du silence ou quelque gardeuse de vaches qui s’était laissée vaincre par le sommeil…

En face de lui, les doigts joints, la figure pâle comme une cire, se tenait ma mère. Ma mère !… L’immense, l’infinie détresse que je comprimais en moi creva du coup. Des flots de larmes brûlantes ruisselèrent sur mon visage, et, doucement, doucement, je pris à gémir comme un petit enfant malade :

— C’est moi, mamm !… Je suis venu… Mais tu ne sais pas… Il ne faut pas que tu saches… Oh ! si tu savais !…

Elle, cependant, écoutait le chef de famille : « … En récompense de ses vertus, Dieu avait accordé à saint Ténénan le don des miracles… »

Brusquement, elle frissonna : ses paupières, jusque-là religieusement baissées, se soulevèrent… Le regard attire le regard, mon ingénieur. Avant que j’eusse eu le temps de me dérober, les nôtres s’étaient rencontrés, s’étaient vus… J’entends encore son cri :