J’étais sauvé. Ah ! de quelles dents j’y mordis !…
Le lendemain, un peu avant midi, j’étais attablé dans la grand-salle de l’hôtel de la Poste, à Landivisiau. Des maquignons à longues blouses, des Normands et des Béarnais, venus pour la foire de Mars qui allait s’ouvrir, attendaient l’heure du déjeuner en jouant aux cartes et en buvant des apéritifs. Moi, j’écrivais à ma femme :
« Mon Adèle bien-aimée,
» Je suis guéri de croire aux prophéties mensongères des sous qui brillent dans l’obscurité. J’ai trouvé tout le monde en joie à Kerdannou…
» — Alors, c’est pour m’annoncer ton retour immédiat ? me diras-tu.
» Si je n’avais à consulter que mon envie, je serais déjà sur la route qui mène au Raz. Je me languis de toi. Mais, c’est ma mère… On a tué le veau gras, comme pour l’Enfant prodigue, et elle prétend que je ne parte point jusqu’à ce que tout soit mangé. Quand je lui objecte que tu es là-bas, toute seule, elle me clôt la bouche, en répliquant :
» — Ta femme ?… Elle est meilleure que tu ne dis ; ce n’est pas elle, sûrement, qui se fâchera, si tu donnes à ta mère une douzaine de jours en six ans !
» Et je suis contraint d’avouer qu’elle a raison, en ce qui te concerne. N’as-tu pas été la première à me recommander de prendre des vacances, et de les prendre bonnes ?
» Je vous obéis à toutes deux, et je reste. Ne compte pas sur moi avant mercredi en huit. Il se peut même — car il faut tout prévoir — qu’à cause de la difficulté des communications, je n’aie pas le temps de te joindre et que je sois obligé de m’embarquer sur le Ravitailleur à Audierne, au port d’attache. Si la chose arrive, c’est moi qui serai le plus désolé. Mais aussi, quelle compensation, quinze jours après !
» Je t’entends qui te récries :
» — Comment, quinze jours après ?…
» Eh ! oui, mon aimée. N’ai-je pas perdu mon pari ? Et ce dîner, ce fameux dîner, ne faut-il pas que nous le fassions ? Et pour qu’il ait lieu, ne faut-il pas que nous soyons tous trois réunis ? Or, cette réunion, tu sais bien qu’elle n’est pas possible à la Pointe, puisque, de Louarn et de moi, si l’un est à terre, l’autre est nécessairement au phare. Alors ?… Alors, je te donne rendez-vous le 17 avril, — à Gorlébella !
» Est-ce assez congrûment déduit ? On n’est guère poète en Léon, mais l’on y a le sens du calcul !… Tu ne te récries plus, n’est-ce pas ? Et tu le connais maintenant, ce projet dont je t’avais tant fait mystère, l’autre soir. Avais-je tort d’affirmer qu’il réaliserait un de tes rêves les plus chers ? Quant à la consigne, tant pis ! Je l’ai respectée assez longtemps pour avoir le droit de la violer une fois. Des circonstances comme celle-ci ne se représentent pas tous les jours. D’ailleurs, toutes les précautions seront prises. Et toutes les dispositions aussi, tu verras. Les gens de ma sorte, lorsqu’ils font une folie, la font complète. Je pare en imagination ta chambre. Devine laquelle ? La chambre de l’ingénieur, parbleu ! Et jamais elle n’aura été à pareille fête, je te promets.
» Mais c’est à moi surtout qu’il tarde d’y être et de vous prouver, à Louarn et à toi, que, quand je perds, je sais payer. Celui qui n’a que ta pensée en tête,
Goulven Dénès. »
Cette lettre écrite et jetée à la boîte de Landivisiau, pour qu’elle portât le timbre du bureau de mon canton, j’éprouvai un tel soulagement, un tel bien-être, que, durant mon retour vers les collines du Quimpérois et les abords moins riants du Cap, je repris presque goût à l’humanité.
Finie, la randonnée de l’âme défunte ! Je me sentais désormais un passant comme un autre, un passant que rien ne presse et qui muse aux distractions de la route, sûr de trouver bon gîte à l’étape, puisqu’il a le gousset garni. Le parcours était d’une trentaine de lieues : j’avais plus d’une semaine pour le faire et décidai de le faire à pied, tout uniment, non sans quelques crochets à droite, à gauche, histoire de varier les spectacles et de prolonger, comme on dit, le plaisir.
De vrai, ce fut bien un plaisir, quoique d’une essence un peu particulière. Je ne gravissais pas une côte d’où la vue pouvait librement s’étendre, sans me répéter, en regardant derrière moi les houles de pays disparaître et les flèches des clochers s’amincir en pointes d’aiguilles, sans me répéter, dis-je, avec une espèce de contentement sauvage :
— Enfonce-toi cela dans les yeux ! Goulven Dénès, car tu ne le reverras plus, mon brave, — plus jamais !
Et cette certitude du « jamais plus » me devenait une âpre jouissance, par tout ce qu’elle me faisait découvrir, dans les choses, de grâces secrètes et de pénétrantes douceurs.
Joignez que c’était, selon l’expression bretonne, la « saison bénie », et qu’aucun début de printemps ne se montra plus propice. Chaque matin, le soleil semblait se lever avec moi et, toute la journée, je l’avais pour compagnon. J’en eus d’autres : des pillawers en tournée, des ouvriers « sur le trimard », une colonie de sabotiers qui émigraient, la hache à l’épaule, vers les bois de Cheffontaines, au-delà de Quimper. Je leur emboîtais le pas, souvent même je rompais le pain avec eux, et, aux auberges de mi-voie, nous trinquions ensemble.