Je me contentai de hocher la tête en signe de dénégation.

—Soit! dit-il, que la fatalité s’accomplisse.

Il promena un instant autour de lui l'œil inquiet et farouche d’une bête acculée, tira de sa poche une menue fiole, la vida d’un trait, puis, empoignant un des cierges qui brûlaient à sa portée, le lança d’un geste violent à l’autre extrémité de la pièce, dans les fourrages. Tout cela ne dura pas le temps que je mets à vous le conter. En quelques secondes, le grenier fut en feu. Une fumée âcre, suffocante, s’épaissit en noirs tourbillons. Ma première impulsion fut de me précipiter vers le panneau qui donnait, derrière moi, sur la soupente. Mais je tentai vainement de l’ébranler: il était calé à bloc. La trappe, je n’avais pas à y songer: elle était séparée de moi par toute la longueur de la table que déjà l’incendie dévorait. L’unique ressource qui me restât, c’était d’abréger les horreurs de l’agonie en me logeant une balle dans le cœur. Hélas! dans mon saisissement, j’avais laissé tomber mon revolver. Je me jetai à quatre pattes pour le chercher; si pourtant je l’avais trouvé, je ne serais plus de ce monde à l’heure qu’il est. L’asphyxie m’en empêcha. Elle paralysait mes mouvements. J’avais les tempes bourdonnantes, comme si la fournaise toute proche eût ronflé jusque dans mon cerveau. Résigné désormais, je me renversai sur le dos et joignis les mains pour mourir.

—Bonne nuit, seigneur gabelou! ricana une voix qui me parut infiniment lointaine.

En proférant cette raillerie suprême, le géant du Treztêl s’était abattu. Et il ne demeura debout dans les flammes que la statue de Notre-Dame de la Fraude. Elle se dressait monstrueuse, et comme animée d’une vie effrayante, d’une vie tragique. On eût dit que sa bouche se contractait dans un rictus, que ses moignons s’agitaient. Je fermai les yeux pour ne plus voir, bégayai machinalement trois ou quatre mots de prière et m’évanouis, je crois bien, en murmurant le nom de Véfa.

XI

Ce fut à elle, monsieur, que je dus mon salut... Quand je recouvrai mes sens, un matin, ma première impression fut que je venais de faire je ne savais au juste quel voyage en des régions inconnues. Ma mémoire encore malade ne me présentait que des lambeaux incohérents d’images flottantes et confuses, pareilles à des fantômes incomplets de paysages, entrevus très loin, dans le brouillard. Je me figurais avoir nagé longtemps, très longtemps, à travers des eaux ténébreuses et lourdes. Puis, ç'avaient été des marches et des contre-marches interminables, sous un soleil torride, sur une terre calcinée. De fatigue, de désespoir, je m’étais couché et j’avais dormi d’un sommeil de plomb d’où je me réveillais maintenant, le corps moite, les membres gourds et la tête endolorie...

Je soulevai mes paupières. J’étais dans un lit large, à colonnettes, surmonté d’un baldaquin d’étoffe ancienne, avec des animaux héraldiques se jouant parmi des fleurs.

—Sur ma foi, pensai-je, voilà qui est singulier.

En face du lit, de l’autre côté de la chambre, qui me fit l’effet d’être étrangement vaste et profonde, il y avait une haute fenêtre à meneaux, mais voilée de longues mousselines pendantes, de façon à ne laisser filtrer qu’un jour verdâtre, très discret. Les objets, les meubles, étaient comme embués d’une mystérieuse atmosphère sous-marine, et le silence régnait, si absolu qu’on eût dit qu’aucun bruit humain ne l’avait troublé depuis des siècles. Quel était ce logis enchanté? Par quelle suite de circonstances m’y trouvais-je? J’aurais voulu le demander à quelqu’un. Mais, outre que je n’apercevais pas ombre de créature vivante, je tremblais de dissiper le charme qui planait sur toutes choses et me donnait à moi-même une exquise sensation de bien-être et de sécurité. J’allais me pelotonner à nouveau sous mes couvertures... Sans bruit, entre mon chevet et la fenêtre, une silhouette d’homme s’interposa.