J’oubliai tous mes scrupules, et, debout sur un rouleau de filin, j’entonnai l’hymne puissante et douce de la Résurrection. Ma voix monta, extraordinairement vibrante, dans l’air quasi vierge de ces régions vouées à un silence éternel. La plupart des camarades, mon frère lui-même, s’étaient mis, dès les premières notes, à m’accompagner en sourdine. Peu à peu, je m’exaltai. Je me sentais comme soulevé par des ailes dans l’espace; une sorte d’ivresse me gagnait; c’était comme si toutes les musiques de Pâques eussent chanté en moi. J’en étais à ce passage: «Vide, Thomas, vide latus...» Vous verrez, il est marqué d’une croix dans mon livre... Tout à coup, un cri vers tribord, un cri que j’entends encore, après dix-neuf ans:

—Jean-René! Ton frère qui perd son sang!...

—Malheur de Dieu!

Je ne fis qu’un bond jusqu’à Guillaume. Il était toujours accroupi sur le bordage, mais il avait lâché la drisse, et, de chaque côté, un pêcheur le soutenait par l’aisselle. On voyait, sous son tricot, se gonfler des espèces de vagues qui s’échappaient en flots de sang par ses narines et par ses lèvres. Ses genoux, ses bottes en étaient inondés, et il y avait sur le pont une flaque rouge, comme si l’on eût éventré une cinquantaine de morues à cette place. J’allais le saisir à bras le corps, pour l’emporter je ne sais où, ailleurs, dans la pensée que cela le soulagerait. Il m’écarta du geste, murmura entre deux vomissements:

—Laisse... laisse... il faut que ça sorte...

Nous nous étions tous serrés en groupe en face de lui, aussi livides que lui-même, et nous restions là, hébétés, sans une parole, à le regarder. Je cherchai des yeux le capitaine: il était précipitamment descendu à la cabine et reparut tenant un verre à demi plein d’une liqueur foncée.

—Si tu pouvais avaler ça, Guillaume, ça te remettrait le cœur... c’est du tafia... du vrai!

Mon frère étendit la main, mais il tremblait trop.

—Versez-le-moi dans la bouche, fit-il.

On dut attendre que les hoquets fussent moins fréquents. Quand le breuvage eut passé, il dit, avec un soupir d’aise: