J’avisai l’une d’elles, jolie à ravir dans son serre-tête brodé et sa guimpe blanche, les yeux «couleur de temps clair», comme dit une chanson de ces montagnes, et je lui demandai:
—Ar prispitor, mar plich, merc’hik? (Le presbytère, s’il vous plaît, petite fille?)
Elle consulta du regard ses compagnes; puis, après un instant d’hésitation, s’enhardissant tout à coup:
—Vous ne trouverez jamais tout seul, fit-elle dans leur parler de là-haut, un peu âpre comme les sommets de ces cantons pierreux, baignés d’air vif.—Je vais vous conduire.
Le fait est qu’avec les indications même les plus précises j’aurais pu errer longtemps aux abords du presbytère de Motreff, non seulement sans en découvrir l’accès, mais encore sans me douter qu’il subsistât un logis quelconque, habitable pour un être humain, parmi la jonchée de ruines où je m’engageai sur les pas de la fillette, après je ne sais combien de détours dans les ruelles du village. C’était derrière l’église, dans un enclos entouré, par places, de pans de murs délabrés, planté d’arbres poussés au hasard. Un sentier serpentait dans l’herbe. A droite, à gauche, gisaient des troncs monolithes, des chapiteaux de colonnes brisées. Un pignon solitaire, débris d’un sanctuaire inachevé—à ce que j’appris plus tard—laissait, par son ogive veuve de vitraux, voir sur le ciel lointain le défilé processionnel des nuages. Les travaux, commencés vers 1789 et interrompus pendant la Révolution, n’avaient plus été repris depuis lors. Dans la partie inférieure s’ouvrait une espèce de porche enguirlandé de lierre et de chèvrefeuilles, et que fermait mal une claie vermoulue.
—Soulevez le loquet, me dit la fillette. Ici, c’est la cour. Passé la meule de paille, vous suivrez la charmille: la maison est au bout.
Et sans attendre mon remerciement, sans prendre garde à la menue monnaie que je lui tendais, elle me tira, les mains en croix sur la poitrine, la révérence que les Sœurs lui avaient enseignée et, légère comme un cabri, elle disparut dans le feuillage...
I
Un soir de juin, à Motreff. Nous avions fini de dîner dans la grande salle aux boiseries de chêne luisant, où le couchant allume des reflets de cuivre. Une ombre douce descend du plafond sur la figure chagrine de Pie IX, sur la figure narquoise de Léon XIII, dont les portraits se font pendants de chaque côté de la pièce. Léna, la gouvernante, l’antique carabassenn, dessert sans bruit, de son allure rapide et ouatée de chauve-souris; et voici qu’elle apporte les liqueurs, du cassis de sa fabrication, une autre encore qu’elle est seule à bien réussir.
—De la «prunelle», cher monsieur... Hein! quel bouquet! Ça sent le fruit sauvage, cueilli à même la haie... Respirez-moi ce parfum!