Il me comble de prévenances, l’excellent recteur.
Nous trinquons à la mode des gens d’Église, avec le doigt, sans choquer les verres. Le vicaire, lui, ne boit pas; il souffre de l’estomac, la «maladie du jeune clergé», observe malicieusement le vieux prêtre. Et revenant à ce qui a fait le sujet de notre entretien, au cours du repas:
—Ça, oui, ils sont restés fidèles aux vieilles coutumes, mes paroissiens. L’autre jour, ils ont merveilleusement fêté saint Jean. Mais, on vous a bien renseigné, ce sont les feux de saint Pierre surtout qui sont admirables. Saint Pierre est un peu notre patron. La chapelle que le malheur des temps n’a permis de construire qu’à moitié lui devait être consacrée, et les ruines en sont désignées par son nom. Nos montagnards l’y viennent prier dévotement, dès qu’un de leurs proches parents se trouve en danger de mort. Ils s’agenouillent sur les pierres éboulées, invoquent le «portier du ciel», réclament ses bons offices pour l’âme qui va comparaître au tribunal de Dieu. Ils lui apportent en offrande de la bouillie d’avoine, son mets de prédilection, affirment-ils, à l’époque légendaire où il voyageait en basse Bretagne. Car il a visité ce pays, escortant par les bourgades son Maître divin. On cite des fermes où ils couchèrent, on montre sur les rochers des landes l’empreinte toujours visible de leurs pas; on raconte même à leur propos des anecdotes rustiques, dont les Évangiles ni les Actes des Apôtres ne soufflent mot, mais que je n’ai pas l’air de mettre en doute, quand on m’en parle. Il ne faut pas affliger les braves gens.
Gageons que vous ne connaissez pas l’histoire du saint devenu faucheur. Elle est brève. Je veux vous la dire.
«C’était justement dans le mois où nous sommes, le mois de la fenaison. On fauchait à Rozivinou. Il faisait une chaleur accablante. Jésus-Christ et saint Pierre passaient par là, exténués, mourant de soif. Ils aperçurent dans les prairies une jeune servante qui, une cruche de cidre sur la tête, allait porter à boire aux faucheurs. Ils la suivirent, et quand ils furent arrivés auprès des hommes:
»—Ayez pitié de deux pauvres pèlerins, dit le Christ. Si vous ne leur faites l’aumône d’une goutte de cidre, ils vont périr de chaleur et de fatigue.
»—Soit, répondirent les faucheurs, mais à une condition: c’est qu’avant de vous remettre en route vous nous donnerez un coup de main.
»—Rien de plus juste, repartit Jésus.
»Et, après qu’ils se furent désaltérés, il dit à Pierre:
»—Montre à ces braves gens ton savoir-faire.