Un paysan me dit d’un ton de confidence:

—Vous l’avez entendu... N’est-ce pas que c’est un vrai chanteur? Nous l’appelons entre nous «le rossignol du Ménez». Lorsqu’il y a deux ans mourut l’ancien sacristain de Motreff, le recteur vint trouver Herri et lui proposer la place. L’offre était d’importance: cinquante écus d’appointements fixes, autant ou plus de casuel, sans compter les trois quêtes d’usage dans la paroisse, quête de beurre, quête de lard, quête de froment. Tout autre se fût empressé d’accepter. Mais il fallait abandonner l’aiguille, quitter le quartier, aller habiter le bourg, vivre toute la journée à l’église, se tenir prêt au premier appel. Herri Rohan répondit par un merci qui était un refus. «Je suis un oiseau des landes, dit-il au recteur, et je ne sais chanter qu’en plein air.» Vous pensez, mon gentilhomme, si nous lui en avons été reconnaissants. Lui parti, la montagne de Croaz-Houarn restait comme une veuve. Qui eût égayé nos veillées? Qui eût rimé le chant des épousailles pour le mariage de nos filles? Qui eût entonné le chant du feu autour de notre tantad?...

...Le bûcher, presque entièrement consumé, ne présente plus qu’un monceau rougeoyant de braise que surmonte la partie inférieure de la perche, pareille au tronçon d’un mât foudroyé. Au-dessus, dans les remous d’air chaud, planent de menus débris noirâtres, de vagues choses ailées et frémissantes, qui font l’effet d’un vol de papillons de nuit; des jets d’étincelles fusent par moments et retombent en une pluie d’astres.

—C’est l’agonie du feu qui commence, observe près de nous une pauvresse à demi dévêtue dans ses misérables haillons.

Il règne un silence relatif. On cause par groupes, sans bruit, sans gestes. Une rumeur stridente de crécelles se propage jusqu’à nous du fond des vallons, et ce sont les rainettes des prés de Rozivinou coassant à la lune, encore invisible, mais dont un frisson de lumière pâle annonce la venue vers l’orient.

A mesure que décroît la clarté du tantad, tout le décor environnant, noyé d’abord comme dans une mer de ténèbres, se précise peu à peu, surgit, pour ainsi dire, de l’abîme informe, reprend une physionomie, un visage, découpe en arêtes de plus en plus vives sur le vaste horizon ses lignes austères et tourmentées. On a l’impression d’être au centre d’un immense paysage de pierre, tout frais sorti du chaos. Et sur tout le pourtour de ce cirque démesuré, au sommet de toutes ces cimes, massées les unes derrière les autres comme un troupeau, des feux s’allument, flamboient, balayent le ciel incendié de leurs larges reflets sanglants. J’essaye d’en faire le dénombrement, mais, de minute en minute, on en voit poindre de nouveaux dans les lointains, et le compte est sans cesse à recommencer. Le vicaire me les nomme, le doigt tendu:

—Celui-ci, en face, c’est Kervrec’h... Celui-là, c’est Rosmeur... Et voici Beg-Aoun, le pic de l’effroi; puis Saint-Adrien, Balanek, Toullaëron...

Mais il s’y perd lui-même, dans sa kyrielle de noms barbares. La contrée entière apparaît comme un camp mystérieux, constellé de feux de bivouac; telles durent être les nuits d’autrefois, au temps des migrations de peuples roulant leurs hordes vers l’ouest et dressant leurs foyers d’un soir dans la paix encore vierge des steppes inhabitées.

IV

Motreff, le vicaire, le tantad, j’ai tout oublié. Debout sur le point culminant du mont, je regarde, comme en une fresque d’ombre animée par d’incertaines lueurs, se mouvoir les hommes des âges inconnus. J’évoque ces passants de l’histoire primitive, je suis au milieu d’eux, un des leurs, j’écoute, adossé aux ais mal équarris d’un chariot, le récit de leur longue aventure... Le timbre clair d’une voix d’enfant qu’accompagne en sourdine un bourdonnement de grosses voix me fait retourner.