Et, dans les lits clos, les vivants, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil les terrasse, demeurent les yeux fixés sur l’étroite lucarne ménagée dans le mur de pierre ou d’argile qui forme une des parois de leur couche. Autant ils auront vu d’astres désorbités traverser ce pan de ciel, autant ils compteront de morts chéris entrés au séjour des «pures joies». Et naturellement c’est à qui en comptera le plus.
L’avant-veille, à Châteauneuf, un sabotier des bois de Trégourez m’avait confié que, la nuit du tantad, ni lui ni ses compagnons ne restaient enfermés dans les huttes.
—Chacun s’en va de son côté, gagne quelque roche élevée, dans un endroit découvert de la forêt. Il y en a même qui grimpent à la cime des arbres, pour embrasser du regard une plus grande étendue de firmament. Au crépuscule du matin, l’on s’achemine vers le rendez-vous convenu, qui est l’auberge la plus prochaine. Là, on s’interroge, on se demande l’un à l’autre: «Combien d’âmes sauvées parmi tes défunts?» Celui qui en a vu s’évader le moins, pour s’être endormi le premier, paye l’amende: une bouteille d’eau-de-vie entre tous. On trinque en disant: «Dieu fasse paix à ceux qui ne sont plus.»
—Et personne ne triche?
Question sacrilège, à laquelle l’homme avait riposté vertement:
—C’est un état errant que celui de sabotier; j’ai visité bien des cantons: je n’ai pas encore rencontré de chrétien qui osât tricher avec ses morts.
...L’avouerai-je? Bercé moi-même, tout enfant, dans ces exquises superstitions de ma race, j’allais, je crois bien, céder à leur magique influence et peut-être m’attacher, comme les pâtres de ces monts, à dénombrer les étoiles fugitives, quand tout à coup le mugissement inattendu d’un corn-boud déchira le silence et rompit le charme. On eût dit une de ces sirènes,—si mal nommées,—qui, par les temps de brume, font retentir de leurs sons rauques les parages dangereux de la mer bretonne.
Ce ne pouvait être la trompe du réveil, appelant les faucheurs aux prairies. L’heure n’était point assez avancée: le coucou ne marquait pas encore minuit. Je me penchai au dehors et prêtai l’oreille. Et, là-bas, très loin, vers Cléden-Pohêr, Gourin, Roudouallec, je perçus de vagues rumeurs, des murmures de foules. Puis des voix s’élevèrent, éparses, clamant toutes le même chant indistinct. J’en reconnus le rythme sauvage, avec son finale monotone, strident et plaintif:
Eur vé...é...ch! Diou vé...é...ch!
On criait en hâte les enchères tardives autour des derniers tantad.