—Au fait, c'est nuit de Noël. Nous réveillonnons en ce moment.
—Ainsi, demanda Penn-Dîr, tu n'as pas eu peur de nous?
—Au contraire, j'ai été bien content. Durant tant d'années je vous ai attendus en vain! J'avais beau mettre mes sabots dans le coin de l'âtre, je n'y retrouvais le lendemain matin que la paille de la veille. J'en étais venu à croire que Keralzy n'était pas sur votre route. Les autres, de mon âge, étalaient devant moi leurs jouets, un tas de belles choses peinturlurées que le Mabik Jésus leur avait fait distribuer par ses mages, ses bergers ou ses apôtres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en allais pleurer de désespoir, derrière le fournil, non pas tant à cause du cadeau que parce qu'il me semblait triste qu'on m'oubliât de la sorte.
«Ma mère tâchait de me consoler, en me disant: «Sèche tes larmes, petit Job. Tu verras, l'année prochaine les gens du bon Dieu t'apporteront un habit neuf aussi bleu que le ciel avec des boutons de nacre aussi brillants que les étoiles.» Mais moi, je faisais «non» de la tête. Je n'avais plus foi. Si vous aviez tardé d'un Noël encore, je suis sûr que la peine que j'en aurais eue m'aurait tué. Tenez, quand enfin j'ai entendu votre coup à la porte, j'ai pensé mourir de joie…»
Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppressée sa voix râlait. Il fit cependant un dernier effort pour demander:
—Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit bleu aux boutons de nacre?
Boishardy s'était levé d'un bond; sur ses joues roses deux grosses larmes roulaient. Il tira sa montre: elle marquait dix heures.
—Penn-Dîr, fit-il, réponds-lui qu'il dorme tranquille et que demain, au lever du jour, l'habit sera étendu au pied de son lit, veste, gilet et pantalon… Vous autres, faites le quart jusqu'à mon retour, et, à la moindre alerte, égaillez-vous!
Le terrible homme était déjà dehors.
On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui s'ébroue, puis un «hop!» sonore, puis un galop sourd, bientôt étouffé dans le vaste silence des neiges…