III

Blanches elles étaient, les neiges,—blanches d'une blancheur morne, blafarde, d'une blancheur de suaire. Et, sur les grandes étendues blêmes, le ciel de plus en plus s'abaissait, comme un couvercle noir, comme la dalle immense d'un immense tombeau.

Qui eût été, cette nuit-là, sur les routes—comme dit la chanson—se fût signé d'épouvante, croyant voir passer la bête de l'Apocalypse.

Et c'était Boishardy qui s'en allait chevauchant, en quête d'un habit neuf pour le petit de Keralzy. Cramponné à la crinière de sa monture, la joue collée à son poitrail pour mieux rompre la bise, il allait, il allait.

Mais laissons parler ici la vieille complainte, composée, dit-on, par un tailleur de pierres, et que les bardes ambulants, depuis lors, ont fait entendre à tous les pardons:

«L'an dix-sept cent quatre-vingt-treize,—la veille de Noël, au soir,—il faisait tel vent et telle neige—que les corbeaux mêmes se tenaient tapis—dans le ventre creux des vieux chênes.—La neige tombait, le vent soufflait.

«Les petits enfants, sous le chaume,—étaient tristes et songeaient:—Avec cette neige, avec ce vent,—Jésus n'osera point descendre;—en sorte que nos sabots resteront vides!—Le vent soufflait, la neige tombait.

«Le fait est qu'il ventait si fort,—il neigeait neige si épaisse—qu'il eût fallu à Dieu autant de courage—pour descendre sur la terre des hommes—que, jadis, pour gravir le Golgotha.—La neige tombait, le vent soufflait.

«Malgré la neige, malgré le vent,—par vaux et monts, sur un cheval nu,—sans étriers ni mors, sans selle,—Boishardy courait cependant.—Qu'importe le temps au chouan!—Le vent soufflait, la neige tombait.

«Il n'a pour éclairer sa route—que le feu qui sort de ses yeux—luisants comme des escarboucles.—Il crie à la bête: Plus vite!—Plus vite que la mort va la bête.—La neige tombait, le vent soufflait.