Le puits continua de s'appeler Puns Kadô; mais, de Kadô lui-même, à la longue, il ne fut plus question…

Entre toutes les ménagères qui s'attroupaient, le soir, auprès de la margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures à médire de leur prochain, sous prétexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec était la seule qui se souvînt encore du saint et adressât de temps à autre à ses tristes reliques décomposées une salutation mélancolique.

—Je ne désire qu'une grâce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est de voir sur pied le saint Kadô tout neuf qu'on nous promet depuis des années et qui pourrait bien être comme le veau de la vache à Tanguy, lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit jamais…

Il faut croire que Fanta était destinée à mourir heureuse, car sa prière fut exaucée, à la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici l'authentique récit.

II

Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,—en breton Ar Zant,—bon mari, bon père, cultivateur consommé, éleveur émérite, mais, par exemple, ivrogne, ah! ça, oui, ivrogne pommé!… Plus que sa femme, plus que ses enfants, plus même que sa terre et que son bétail, il aimait la boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: «la Boisson!» Il y avait, dans la façon dont il le disait, de la tendresse, de la piété, de la dévotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionné. C'était chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le recteur de la paroisse le sermonnait souvent à cet égard.

—Que voulez-vous? répondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis boissonnier!

Les néophytes de la primitive église ne mettaient pas plus d'accent à professer qu'ils étaient chrétiens.

Il se soûlait à chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est-à-dire tout les dimanches régulièrement, plus les jours de fêtes gardées, et enfin quand ses affaires l'obligeaient à paraître aux marchés voisins. Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui versaient dans l'âme une infinie béatitude. Sa large face candide alors s'épanouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni même de grossier, au contraire: il en était comme transfiguré. Ses petits yeux vifs avaient des scintillements d'étoiles, et, de ses lèvres souriantes, coulaient des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre qu'il fût gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors…

Ce soir-là, veille de Noël, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument rouge, d'une vente de bois faite en l'étude de Me Cariz, notaire à Lannion. Il était content de lui et des autres, content de l'humanité tout entière. Il avait beaucoup bu, et bu à bon compte, ce qui doublait son allégresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante écus un lot de chêne d'une valeur réelle de quatre cents francs… Oui dame! pour cinquante écus il était devenu, lui paysan, lui fermier, propriétaire de cette magnifique avenue du château de Kergloz,—des arbres superbes comme on n'en trouve plus que chez «les nobles».—Fallait-il tout de même que M. le comte eût besoin de gros sous, après avoir rousti les pièces d'or!… Un boissonnier aussi, ce comte, mais un boissonnier des grandes villes, un boissonnier joueur, fainéant et sombre.