—Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards, expliquait Joseph le Saint à Dall an Dribunêr, assis à sa gauche sur l'unique siège du char à bancs.

Ce Dall an Dribunêr était un vieil aveugle, vivant d'aumônes et clamant: «La charité!» de seuil en seuil. En échange de l'hospitalité qu'on lui accordait, dans les greniers ou les étables, il rendait aux femmes le service de les aider à dévider les écheveaux de chanvre, aux fileries d'hiver: d'où ce sobriquet de An Dribunêr (le dévideur) dont on l'avait affublé et qui avait fini par se substituer à son véritable nom, tombé pour lui-même en oubli. Le Saint l'avait trouvé gravissant péniblement la côte, au sortir de Lannion.

—Où vas-tu comme ça, Dall?

—A ta voix je te reconnais, Ar Zant… Je vais bien loin, si j'en crois mes jambes qui me rappellent à tout moment qu'elles ont passé l'âge de courir les chemins.

—Mais encore?

—A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krénavel, puisque cependant tu tiens à le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit.

—Eh bien! monte. Je te déposerai, presque à leur porte. Tu n'auras que trois champs à traverser.

Et le vieux s'était hissé dans le véhicule, en appelant sur Joseph le Saint toutes les bénédictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'était mis à lui faire ses confidences.

…—Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes…

—Certes, opinait l'aveugle.