L'instant d'après, Miliau suivait Jouan à l'auberge d'en face, trinquait avec lui, debout, devant le comptoir, et, le verre bu, disait en s'essuyant les lèvres du revers de sa manche:

—Les fers seront prêts pour demain matin.

L'énorme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-là, dans la forge de Saint-Efflam. Sur les onze heures, Brun, le petit apprenti, demanda:

—Sauf votre respect, maître, y a-t-il encore beaucoup d'ouvrage?

—Ça diminue, répondit Miliau. Tes bras commencent à réclamer un peu d'huile de repos, hein, garçonnet?

—C'est à cause de la messe de minuit. Si ça ne vous faisait rien, j'aimerais bien y aller.

—La messe de minuit… répéta le forgeron stupéfait… Faut-il qu'ils m'aient fait perdre la tête, tous ces kouers (paysans)!… J'avais, par ma foi, oublié que ce fût Noël. Dire que Christ va naître et que je suis là, comme un mécréant, à battre le fer!… Ah! si je n'avais pas donné ma parole à cet enjôleur de Bourdonnec!… Mais je ne peux pas… non, vraiment, je ne peux pas. Je suis lié par ma promesse. Toi, petit, tu es libre. Va, mon bonhomme, va. Seulement souviens-toi de réciter un Pater à mon intention, quand tu feras tes dévotions devant la «Crèche».

En un tour de main, l'apprenti eut jeté bas son tablier en peau de mouton et débarbouillé sa figure dans le baquet d'eau tiédie où l'on mettait à tremper les fers rouges.

Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout triste et comme sans courage. Les cloches carillonnaient allègrement dans le grand silence de la nuit. Puis des pas retentirent, un fracas de sabots cloutés sonnant clair sur le chemin durci… Le front collé à la vitre d'une lucarne, Miliau vit défiler des groupes de gens, hommes et femmes, gars et fillettes, qui tous se dirigeaient du même côté, vers l'église. Ils marchaient vite, en balançant leurs fanaux dont la menue flamme jaune vacillait au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns, en passant devant la forge, criaient:

—Ohé! Miliau… viens-tu?