«Moins d'une heure après, les deux amis roulaient à travers la montagne, vers Landerneau…
«Et au moment où l'angélus du bourg sonnait midi, Noël Bleiz rentra seul à la ferme.
«—Tout s'est bien passé? lui demanda son père en lui donnant la main pour dételer la Blanchonne.
«—Très bien, répondit le jeune homme d'un air distrait, les yeux et la pensée ailleurs.
«Il suivait mentalement, à des lieues de là, le fuyant panache de fumée d'un train en marche, emportant l'autre moitié de son âme très loin, vers l'inconnu, vers le poignant mystère, et peut-être pour jamais.»
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—Gaïd Dagorn, fit à cet endroit le taupier, le plus difficile me reste à dire.
La vieille Capenn remplit l'écuelle et, de nouveau, le conteur la vida sans désemparer, avec une majestueuse aisance. Puis il continua, les mains croisées, les coudes aux genoux:
«Vous pensez bien que le départ d'Evenn Mordellès, s'il fit un grand trou dans la vie et dans les habitudes de Rozvélenn, ne changea rien au cours des saisons. Le printemps vint avec ses fleurs, l'été avec ses moissons, l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde, qui ne s'émeut guère des choses humaines, promena tranquillement, comme par le passé, d'un bout de l'année à l'autre, son balancier invisible et silencieux.
«Noël travaillait avec rage, pour tâcher d'oublier. Mais il gardait un front triste, parlait peu, semblait vivre dans sa propre maison comme un étranger.