«Une fois, il eut une colère terrible. Sa mère ne s'était-elle pas mis dans la tête qu'une bru gentille, aimable et sage, chasserait du logis le mauvais air, lui rendrait sa gaieté d'autrefois et ramènerait le sourire sur les lèvres fermées de Noël. Elle avait jeté son dévolu sur une gracieuse héritière, la fille des Ménou. Et elle s'en ouvrit un jour à son gars. Plût à Dieu qu'avant d'articuler le premier mot elle se fût fourré un bouchon d'étoupe dans la gorge! Noël s'était soudain dressé, très pâle, les yeux pleins de foudre et d'éclairs. Et lui qui avait toujours été le plus doux des enfants, c'est à peine s'il put retenir un blasphème. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans ses mains comme un fétu. Il étouffait; il se précipita dehors, et, toute cette nuit et le jour suivant, il erra dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les mornes tourbillons de neige. Quand il reparut à la ferme, il dit:
«—Pardonne-moi, mère. J'ai commis un manquement grave envers toi. Mais, je t'en prie, laisse-moi le soin de gouverner ma vie à moi seul.
«Glauda avait le cœur gonflé de larmes. Elle ne leur donna cours que lorsqu'elle fut couchée dans le lit clos, auprès de son mari.
«—Tu verras, soupirait-elle à travers ses sanglots, un malheur rôde autour de nous. Nous pensions l'avoir conjuré, et voici qu'il est à notre porte. J'ai peur…
«Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre ménagère; il ne la rassura point, car il tremblait lui-même, agité de sombres pressentiments.
«On entrait dans les mois venteux. Déjà l'hiver s'éloignait, courbant son vieux dos, vêtu de misérables nuages en haillons. Toutefois, il n'avait pas encore disparu derrière les croupes brumeuses des ménez.
«C'était un samedi. Tout heureux d'avoir reçu le matin une lettre d'Evenn, datée de quinze jours auparavant, «dans la tranchée, sous Sébastopol», Noël était sorti de sa réserve ordinaire, s'était montré presque gai pendant le repas et, finalement, avait fait à haute voix la lecture de la lettre, devant un auditoire composé de ses parents, des domestiques et de quelques voisins venus pour la veillée.
«Evenn annonçait qu'il se portait à merveille, qu'on allait prochainement donner l'assaut, contait en peu de mots de menues histoires du siège et demandait à Noël de lui écrire de longues nouvelles. Il s'informait de tout et de tous, des gens et des bêtes, des labours aussi, voulait savoir si le défrichement de la Grand'Lande avait produit les résultats espérés et si le blé noir qu'on y avait semé avait été d'un bon rendement.
«Noël lut de la première ligne à la dernière, et même la signature. Puis il dit:
«—Je vais lui répondre tout de suite. Bonsoir.