«Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande envie de tout avouer à la vénérable Fanta, si affectueuse, si douce. Mais la honte me retint. Malgré les objurgations de la vieille, je me mis en route. Dans une lande au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Néa qui ramenait les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je criai:
«—A Dieu vat!
«C'est le cri des marins qui s'embarquent, ôtrou. Moins de trois semaines après, j'étais engagé, inscrit, embarqué. Ni les menaces de mon père, ni les supplications de ma mère ne m'avaient pu fléchir. Je leur avais dit, dès le lendemain de ma rencontre avec Néa dans le pré des Garandel:
«—Si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez donc à ma mort.
«Et ils avaient dû se résigner à me laisser partir.
«Mon premier voyage dura trois ans. C'était le temps des frégates à voiles. Je parcourus des mers immenses. Je vis les atmosphères embrasées et les glaces mystérieuses. Devant moi se déroulèrent les spectacles d'une création inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains du même Dieu que le nôtre. Et cela ne m'intéressa point, tout cela me fut indifférent. Une chose seule hantait mon esprit, et c'était l'image de Néa. Sur les ciels de feu et sur les ciels de ténèbres, sous l'Équateur comme au Cap Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rêvais d'elle dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en haut des vergues, au bercement des alizés comme aux brusques sursauts des tourmentes. Parfois, je tremblais à la pensée qu'elle serait peut-être mariée à mon retour. Je me disais pour me rassurer: «Il y a un sort pour l'amour: ce qui doit être sera…»
«J'abrège, ôtrou, car je vous vole votre loisir.
«La campagne terminée, je pris à Brest la diligence, qui me déposa à Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures du soir, un 22 mai. J'avais mon diplôme de gabier en poche, cinq mois de congé, et des économies qui se montaient à près de sept vingts écus, presque une richesse. Je me restaurai à l'auberge pour me donner du tempérament. J'avais résolu de ne me rendre chez mes parents qu'après avoir fait un crochet par Mantallot. Tout en cheminant au clair de la lune je songeais:
«—Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas à ton destin. Vas-tu à la vie? Vas-tu à la mort? Tu le sauras à la maison des Garandel. Si la réponse est mauvaise, souviens-toi du pré vert où se balançaient les petites taupes noires à la grosse branche du chêne et que le Jaudy est tout près!
«La crainte et l'espérance se partageaient mon pauvre cœur.