Le jeune sous-patron se retira fort ému. Il visita les autres chambres, par acquit de conscience, avec une hâte visible d'en finir, peut-être même avec le regret d'avoir commencé. Margéot le reconduisit jusqu'au bout de l'avenue, après lui avoir vainement offert de le faire véhiculer jusqu'à Pontrieux.
—Bien joué, les vieilles! s'écria ledit Margéot, en rentrant dans la salle à manger. Mais voilà assez de patenôtres. Nannik, enlève le couvert!…
Bénitier, cierges, drap mortuaire, bière de chêne et croix d'argent, en un clin d'œil tout eut disparu. Et, dans la pièce immense, resta seule en sa nudité ventrue l'énorme barrique, cadavre d'un délit qui n'avait pu être constaté, prestigieux cercueil en qui vivait l'âme terrible du gin, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margéot fit percer la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lèvres d'hommes, lèvres de femmes y burent à même, comme au jet d'une fontaine.
Ce fut la suprême soûlerie dont Kercabin ait gardé la mémoire.
On ne joue pas impunément avec l'Ankou[12].
[12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne.
Introduite à Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit son rôle au sérieux. Elle ne quitta désormais la maison qu'après y avoir fait place nette.
VIII
Le corps de garde des douanes, à Pontrieux, est situé à l'extrémité du quai, hors ville.
En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge—un bouge plutôt,—dont l'enseigne était un calembour: A l'Ancre noire.