Dans le ciel, de gros nuages s’accumulaient, lourds, bruns, soufrés aux bords. Ils arrivaient en masses compactes et menaçaient le soleil, que bientôt ils recouvrirent. Marie Galande s’amusait de leur stratégie. Mais Siméon déclarait l’orage imminent, et qu’il fallait rentrer. Ils flânèrent longtemps encore, en dépit des conseils urgents de Siméon, Marie Galande refusant de se hâter.
Les premières gouttes de pluie survinrent quand ils prenaient le bateau pour Paris. Puis le tonnerre s’en mêla, et tous les tombereaux du ciel se déchargèrent, l’un après l’autre, de leurs blocs pesants. Dans le vacarme formidable, Marie Galande fut pareille à un oiseau qui se blottit. Elle s’approcha de Siméon, se serra contre lui. La pluie redoubla, battit les toiles tendues en toit sur le bateau; et la surface du fleuve grésillait. Des rafales jetaient l’averse jusqu’au milieu du pont. Marie Galande releva le bas de sa jupe, l’enroula autour de ses jambes, qu’elle appuyait à la banquette. Ils avaient choisi la place la mieux garantie. Autour d’eux, l’inondation gagnait. Siméon fut d’avis de se réfugier dans la cabine; Marie Galande n’y voulut point consentir. Elle affirmait que c’était beau, plus beau que tout au monde ... Ils étaient seuls, tous les deux, sur le pont, tandis que la dévastation céleste faisait rage.
—Nous avons l’air de deux émigrants,—dit Siméon.
Marie Galande s’informa ...
—Des émigrants,—expliquait Siméon,—ce sont de pauvres gens qui s’en vont chercher ailleurs une patrie. Ils ne savent pas trop ce qui les attend, au delà du voyage qu’ils entreprennent. On leur a dit des choses et des choses; ils ont peur de rien espérer. Ils s’abandonnent au vent qui les pourchasse; et ils s’en vont sans curiosité vers l’inconnu. Ils n’osent pas se retourner.
—Je voudrais aller avec eux! dit-elle.
—Pourquoi?—demanda Siméon.
—Pour rien ..., comme eux ... Mais avec toi!... Veux-tu? Imagine que nous nous en allons, très loin, tous les deux, je ne sais pas où, plus loin que la mer. Ferme les yeux, pour croire cela, et que nous sommes dans des pays impossibles!... Tu y es? Je te raconterai. Il n’y a au monde que Siméon et Marie Galande. Tous les autres sont morts; on ne se les rappelle plus. Voilà. C’est la mer. Et puis, nous arriverons dans une forêt sans personne. Il ne fera pas froid. Nous demeurerons dehors, et jamais, jamais nous ne verrons personne ... Alors, c’est naturel que Siméon aime Marie Galande, et Marie Galande Siméon.
Elle dit ces derniers mots presque bas, et elle approcha peu à peu son visage de celui de Siméon. Mais il avait les yeux fermés,—par ordre,—et il ne vit pas qu’elle souhaitait un baiser. Elle se retira, sans comprendre; et, quand Siméon rouvrit les yeux, il la vit fâchée et qui pleurait à petites larmes.