Il s’affligea:
—Qu’y a-t-il? Pourquoi ce chagrin?...
Elle répondit sèchement que ce n’était rien. Comme la pluie avait cessé, elle s’aventura jusqu’à la balustrade du bateau, s’agenouilla sur la banquette et se pencha vers le fleuve. Elle suivait des yeux le sillage rapide qui s’élargissait en flots divergents. Son regard cherchait à se fixer sur quelque détail de l’eau fugitive, une bulle, un remous, une ondulation que soulevait le glissement de la carène; et, à mesure que disparaissait au loin ce repère, elle en trouvait un autre et le filait. Elle déclara bientôt qu’elle était étourdie. Elle n’avait plus d’entrain ni de gaieté. Au ciel, les nuages dégonflés tendaient une vaste et morne draperie ...
Siméon, le soir, quand il l’eut quittée, se sentit seul avec tant d’amertume qu’il n’osait pas se rendre compte de son état. Il tâcha de se divertir à d’autres pensées. Mais il lui était impossible de songer à rien sans que, par un détour, l’image lui revînt de la jeune fille vite émue. Ce qu’il voyait, il eût voulu qu’elle le vît: les lumières des rues, l’incendie de l’horizon crépusculaire et la naissance des étoiles dans l’échancrure des nuées orageuses. Il lui sembla que le spectacle naturel ne lui était plus, elle absente, intelligible et que tout cela se faisait en pure perte si elle n’y assistait pas. Il se rappela les paroles qu’elle disait, l’après-midi, lorsque la source, au creux du bois, murmurait; et il pensa:
«Non, petite Marie Galande, les choses, quand tu n’es pas là, ne vivent plus. C’est toi, leur âme!... Si elles continuent à n’être pas immobiles, leur vaine agitation n’a plus de sens ni de beauté: elles t’attendent, et leur langueur n’est secouée que de réflexes vains. Petite Marie Galande, tu es l’âme universelle!...»
Lorsque la nuit fut avancée, Siméon rentra chez lui. Dans l’obscurité de sa chambre, il évoqua son amie. Et il réfléchissait qu’il n’était pas amoureux d’elle, puisque nul désir de la posséder ne le tourmentait. A peine se fut-il interrogé sur ce mystère, qu’un trouble inquiétant le saisit. Il appela:
—Marie Galande! Marie Galande!...
Le son de sa voix l’étonna. Son souvenir se précisait, et il voyait Marie Galande toute proche, là, dans cette chambre close où il était couché, Marie Galande qui riait et qui faisait des mines attrayantes. Comme elle s’apprêtait, en image, à se dévêtir, il eut honte et il écarta l’idée voluptueuse.
Même, il la devina grêle et enfantine, de telle sorte qu’il s’attendrit sur tant de gracieuse chétivité.
Il se souvint de ses pauvres vêtements, de ses petites mains et de la maigreur de ses bras, sous l’étoffe légère, quand elle courait. Sa robe brune et son corsage bleu fané lui parurent tristes et lamentables. Il médita de l’habiller de couleurs claires.