—Tais-toi; tais-toi: ne le dis pas!—supplia-t-elle.—Si ce n’est pas du vrai bonheur, tant pis. A ça non plus je ne me connais pas beaucoup. Si je crois que c’est du bonheur, ça suffit!...

Et Siméon, plus tard, conduisant son fiacre à travers Paris, se remémorait tant de sagesse. Et les propos qu’il se tenait à lui-même signifiaient:

«Cette petite fille qui ne sait rien, qui ne réfléchit pas, s’est élevée très haut dans le sentiment de la relativité. Les philosophes ne vont guère plus avant ... Cette petite fille croit aux sortilèges du corail, c’est un hommage qu’elle rend au mystère dernier des choses. Elle y croit et elle n’y croit pas: elle néglige d’élucider le problème, soit qu’elle devine qu’il est insoluble, soit qu’il lui plaise de n’y point songer. Que je préfère à la fausse science des positivistes son hypothèse provisoire!... Cette petite fille a, sur les philosophes, cet avantage de s’être fait une philosophie à sa convenance. Eux ne confient qu’à leur raison le soin de leur organiser un système du monde. Mais leur raison n’est qu’une partie d’eux-mêmes et, sans doute, la moins importante dans le total de ce qu’ils sont. De sorte que les voilà pourvus de systèmes du monde qui conviennent à leur raison et n’intéressent pas le reste de l’être qu’ils sont. Et ils ne savent qu’en faire. Évidemment! Il n’y a rien à faire, pour la vie, d’un système du monde que la raison toute seule a fabriqué. Ils affirment, en manière d’excuse, que leur raison, c’est la raison même et que le reste est fantaisie. Ah! les pédants orgueilleux qui ne voient pas qu’ils sont dupes de leur orgueil! Que Marie Galande fut plus sage, en confiant à la vie le soin de lui composer le microcosme qu’il lui fallait!...»

Il réfléchissait à elle, et il la trouvait analogue à l’humanité très ancienne, du temps qu’avec ses instincts et ses désirs spontanés l’humanité organisait en hâte la notion récente qu’elle avait de l’univers entr’aperçu ...

«Petite Marie Galande,—disait-il, empruntant la forme de l’invocation,—tu as encore le sentiment de la fraternité naturelle: auprès des arbres, tu es émue de tendresse et, si l’on te laissait parmi eux, tu inventerais d’ingénieuses fables pour signifier que tu n’es pas indifférente aux épisodes pathétiques de leur croissance et de leurs frondaisons annuelles. Je t’ai vue, dans la nouveauté du bois feuillu, errer avec un visage intelligent et amical ... Et, peu à peu, tu arrangerais de plus nombreuses idéologies, plus savantes de jour en jour et aussi plus froides, à mesure que ta pensée entrerait mieux dans la complication des phénomènes et que diminuerait la ferveur du premier contact. Tu célèbres d’abord par des gambades et des danses ta prise de possession du réel. Et te voici qui introduis bientôt des symboles dans l’allégresse de tes cérémonies. Et puis je t’imagine qui formules des apophthegmes. Et enfin, retirée loin des apparences, que tu dis illusoires, tu deviens, sous la lampe, méditative et raisonneuse, ô petite Marie Galande analogue à l’humanité!... A quel moment siérait-il de t’arrêter, dans le progrès de ton inquiétude et dans l’espoir de ta connaissance parfaite? Ah! sans doute avant que se fût, en ton esprit, desséchée la fleur de ton émoi!...»

Mais toujours revenait à Siméon l’idée de Marie Galande très pauvre. Il s’émerveillait de la voir, par sa pauvreté même, préservée de l’accoutumance qui gâte la fraîcheur des désirs, et, par la pauvreté lointaine de ses ascendants, laissée toute neuve pour la découverte de la vie un peu plus douce.

Et il retournait à lui-même, disant: «On a posé la question tout de travers. La question n’est pas de savoir—en général et dans l’absolu—si la vie vaut la peine d’être vécue. Ah! ce problème!... La question n’est que de savoir s’il vaut la peine que Marie Galande, grâce à des bonbons de chocolat, grâce à de belles promenades, grâce à de tendres paroles, soit plus heureuse, un instant, quelquefois ...»

Il s’éprit davantage du bonheur de Marie Galande. Il le voulut réaliser; il s’occupa de cette œuvre, désormais, avec une passion minutieuse et attentive.

«Car, pensait-il, c’est toujours au bonheur qu’il faut demander la raison d’être de la vie ou, du moins, son divertissement. J’ai renoncé à mon bonheur quand j’eus vérifié que je suis dépourvu de toute aptitude à être heureux. Alors, je vécus dans une détresse d’âme telle que je m’étonne de l’avoir supportée. Marie Galande sera heureuse par le soin de mon activité incessante, comme je l’eusse été avec plaisir si les hasards s’y étaient prêtés ou les destins ... Ah! que je me fusse aimé moi-même volontiers! Petite Marie Galande, tu hériteras de ces bonnes dispositions qui n’ont pas trouvé d’emploi égoïste ... «Trop tard! trop tard!...» me rabâchait le songe de moi-même. Mais, pour toi, il n’est pas trop tard. Je serai circonspect; je saurai vaincre la méchanceté taquine des Fortunes et tenir à l’écart de leur malveillance la réussite de ton bonheur ...»

Quand il était auprès d’elle, le matin, il lui parlait peu, craignant d’interrompre d’un mot le bavardage ou la rêverie enfantine qu’elle suivait; et il craignait encore d’être malhabile en ses propos, tant il avait le souci de ne point aggraver de sa pensée vieille cette jeune pensée qui s’épanouissait. Il goûtait en silence la joie de l’entendre et de la regarder. Mais, de loin, mieux à l’aise, il lui adressait mille et mille discours où entrait toute sa méditation continuelle; et il veillait à ce qu’ils fussent ordonnés. Parfois aussi s’instituaient de familières causeries, dont il était le double interlocuteur. Il disait: «Il me semble que ces souliers-là feront très bien; veux-tu cependant que nous cherchions ailleurs?...» Et il la voyait hésitante, ou bien ravie de tant de luxe ... «Voilà de beaux éclairs au café; aimes-tu mieux les babas au rhum?...» Et il se désolait de n’inventer pas assez de cadeaux à lui faire. Il regrettait amèrement d’avoir gâché sa vie avant qu’elle eût cette destination qu’il lui donnait à présent. Il s’excusait: «Que veux-tu? je ne savais pas. Je n’avais que moi: pour moi tout seul, à quoi bon m’appliquer?...»