De même que, naguère, il s’efforçait d’anéantir ses journées, maintenant il ne souhaitait que de les aménager bien. Même, il apportait plus de zèle à son métier, afin que ses recettes lui permissent de mieux choyer Marie Galande.
Il s’éprit, peu à peu, d’une infinie tendresse pour Marie Galande. On eût dit que cette petite fille avait éveillé en lui de merveilleuses puissances de bonté. Il la chérissait paternellement; et il dut bientôt se rendre compte qu’il avait, pour elle, aussi de l’amour.
Il s’en aperçut, à ne s’y point méprendre, le samedi de la semaine qu’ils avaient si bien inaugurée par leur promenade à Meudon.
Elle était, ce matin-là, toute rêveuse. Il se figura qu’elle souffrait de quelque chagrin. Il n’osait pas lui demander la cause de tant de mélancolie. Elle-même le renseigna, le voyant inquiet:
—Ce n’est rien,—dit-elle.—Tu sais, quelquefois, on est gai sans qu’on sache pourquoi; on n’a pas de raison d’être plus gai que d’habitude. On ne le remarque pas, mon Siméon, parce que c’est agréable. Mais, si on est triste sans qu’on sache pourquoi, on le remarque et ça vous fâche. On a l’idée que c’est une grande injustice; et on voudrait bien s’empêcher!... On ne peut pas ... Qu’est-ce que tu veux? Le cœur est drôle.
En disant: «Le cœur est drôle», elle soupira. Triste, elle réclamait une amitié plus compatissante. Elle s’appuyait contre Siméon. Elle lui serrait le bras sur sa poitrine, tandis qu’ils marchaient, nonchalamment, au hasard, sans presque causer. De temps en temps, elle levait les yeux vers Siméon et souriait; ou bien elle touchait de sa joue l’épaule de Siméon,—ce joli geste en guise de parole.
Siméon sentait, tout près de lui, ce jeune corps, gracieux avec abandon. Il voyait, à la dérobée, les jambes se dessiner, sveltes sous l’étoffe, l’une après l’autre, à chaque pas, et la petite poitrine ronde emplir le corsage, se gonfler et se hausser ou s’alanguir selon l’alternative du souffle léger. Les cheveux blonds, plus d’une fois, touchèrent son cou, et cette caresse le fit frémir.
Ils suivaient des rues faubouriennes, si étroites que le soleil n’y entrait pas, ils longeaient des maisons vieilles, grises ou jaunes et qu’on devinait toutes pleines d’affliction. Aux fenêtres pendaient de pauvres loques, du linge, des vêtements de toile, accrochés à des cordes transversales.
Ils arrivèrent aux fortifications. Le paysage, malgré la lumière, était triste. Des arbres malingres, déjà tout dépouillés par l’excès de la chaleur estivale, dressaient de distance en distance leur silhouette régulière. Loin, par delà les talus et les terrains vagues, des échoppes et puis de hautes bâtisses s’entassaient.
La détresse du lieu contrastait avec la fête du soleil si violemment que Siméon s’en affligeait: il voulut distraire de ce spectacle Marie Galande. Il avait goûté le charme des rues pauvres et leur demi-obscurité. Mais, maintenant, il foulait des feuilles séchées qui craquaient, et son émoi, dans la splendeur du jour, le tourmentait fort. Le silence où son amie s’obstinait le gêna.