—Alors, Picrate, adieu!—dit Siméon.
Et il partit. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte derrière lui, il entendit le souffle rauque de Picrate qui haletait comme une forge.
Siméon, toute la nuit, ne put effacer de ses yeux cette vision qu’il avait eue de Picrate. Les images se succédaient, et la scène se reconstituait avec netteté: la chambre, petite et en désordre, qu’éclairait seulement une lampe placée sur une chaise; Picrate par terre, disposant à plat devant lui des séries de cartes postales illustrées, afin, sans doute, de les classer. Et puis l’éclat de sa fureur, quand il reconnaît Siméon; ses cris, ses menaces, sa surexcitation démente ...
Siméon eut pitié du pauvre diable. Or, comme il y avait alors dans son cœur de la joie, il lui semblait—sans qu’il le sût—que tout, sur terre, ne devait être que joie. Il en voulut à Picrate de lui enlaidir, si peu que ce fût, son bel horizon. Il lui chercha chicane, à part lui, le dénigra, tâcha de l’écarter. Le sommeil lui vint en aide.
Au réveil, Siméon se leva très vite pour vérifier qu’il faisait beau temps. Il ouvrit ses persiennes: les flots du matin l’inondèrent, et la fraîcheur de l’air toucha ses mains, son front, ses joues. Le ciel était parfaitement pur de nuages; une vapeur légère en adoucissait le bleu. Des rayons de soleil s’y épanouissaient en gloire.
Marie Galande devait le retrouver, sur les onze heures, au coin de telle et telle rue. L’endroit n’était pas douteux; il le connaissait ... Une malice de lui-même envers soi s’amusait à brouiller les noms de ces rues, à les confondre avec d’autres, à lui offrir divers rendez-vous inexacts. Il aperçut la manigance et, méfiant, inscrivit sur son carnet: «Au coin des rues telle et telle»; et même, flâneur, il esquissa le plan du carrefour. Et puis, il réfléchit que, jusqu’à onze heures, il avait le loisir de travailler: sa conscience lui prescrivait d’aller prendre sa voiture et de gagner au moins la nourriture de son cheval, le remisage de son fiacre. Mais une invincible nonchalance l’amollissait, et, dans l’attente du bonheur, il n’osait pas bouger. Il consacra toute sa matinée à prévoir que Marie Galande arriverait sans nul retard, à craindre qu’un hasard ne la retînt. Il se figurait la venue de Marie Galande. Et cet instant de la rencontre signifiait à lui seul assez de félicité merveilleuse pour suffire à la rêverie de Siméon. S’il s’aventurait au delà, tel était son trouble qu’en hâte il retournait aux tendresses initiales. La voix de Marie Galande le caressait et l’alarmait; et, quelquefois, il ne savait plus s’il éprouvait de la souffrance ou de la volupté.
Elle arriva, toute gaie et rieuse, et dit très bas:
—Bonjour, mon amoureux!
Elle ajouta, bientôt:
—N’est-ce pas que nous irons consulter la somnambule?...