Un manège de chevaux de bois l’éblouit. Les bêtes en étaient fringantes, et d’aucunes, cabrées, étonnaient par la régularité de leur allure cependant. Il y avait là-dessus des hommes et des femmes qui menaient un grand tapage. Siméon plaignit cette gaieté du peuple parisien; il la vit médiocre, dépourvue de franche allégresse, prétentieuse, et qui vise à l’effet. Triste gaieté, qui se moque, se vante et se travaille au lieu de simplement s’épanouir! Pauvres âmes qui n’ont plus la naïveté du beau rire!...
Marie Galande était fascinée par le spectacle étourdissant de ce manège. Les paillettes et les paillons brillaient au soleil et fuyaient, emportés dans le tourbillon général. Et fuyait aussi l’orgue forcené: son tintamarre s’en allait, on l’entendait moins; puis il revenait, avec des éclats furieux, des clameurs déchaînées, et s’en allait et revenait, infatigable. Marie Galande admirait tout cela; Siméon lui offrit de monter l’un de ces chevaux si bien dressés et caparaçonnés:
—Pas maintenant,—dit-elle.—Après, peut-être; nous verrons.
Ils continuèrent leur promenade. Ils étaient, par la foule, jetés d’un brouhaha dans un autre. Les gongs, les sonnettes, les cloches, les grosses caisses se succédaient; et les boniments, les parades, les pitreries compliquaient le tohu-bohu. Pour l’odeur, elle était fournie par la friture des beignets, les crêpes, les gaufres, cuisines fades; et la foule y collaborait; des cages de fauves, par endroits, y mêlaient encore leur spécialité.
Marie Galande s’attardait à examiner des clowns. Elle riait de leur maladresse savante, de leurs gifles et de leurs calembredaines. Siméon pensa qu’elle en oublierait la somnambule et manœuvra si bien qu’une prophétesse extra-lucide fut esquivée. Des femmes colosses, et d’autres à deux têtes, et d’autres à la peau tigrée, et d’autres qui avalent des sabres ou mangent du feu, étaient peintes sur des affiches prometteuses. Marie Galande n’eut point envie de les connaître. Elle contempla des loteries et voulut essayer sa chance. Les lots étaient engageants,—des porcelaines coloriées, de la verrerie,—et l’on choisissait parmi des séries variées de bibelots. Mais la grosse affaire, pour Marie Galande, c’était de vérifier la bienveillance du hasard ou sa mauvaise volonté.
—Nous allons bien voir! disait-elle.
Siméon s’affligea de ce qu’elle fût si en peine des lendemains. Une première fois, elle perdit. Siméon lui expliqua de son mieux que cet accident n’était pas une calamité; tout au plus, si elle tenait à chercher là des présages, avait-elle le droit de conclure qu’un bonheur lui échapperait: ah! des mille et un bonheurs qui surviennent, un de moins, petite aventure!...
Elle sembla persuadée, tenta l’épreuve de nouveau, et maintes fois perdit, et affirma:
—Tu vois, tous les bonheurs m’échappent!...