On vint: la concierge, des locataires ... Siméon se redressa. Il eut pleine confiance dans l’initiative de ces gens qui, plus habiles que lui, sauraient s’y prendre. Du reste, quand il s’inclinait, son crâne, brûlant et lourd, menaçait de le jeter sur le sol. Il s’arc-bouta contre le mur.
Mais déjà Marie Galande était soulevée par deux hommes. La déposerait-on chez la concierge ou la mènerait-on chez le pharmacien, tout près de là? Ils hésitèrent. Quelqu’un dit que le pharmacien valait mieux. Les porteurs obéirent. Comme ils se mettaient en marche, Siméon vit la tête de Marie Galande qui pendait et se balançait misérablement. De ses deux mains il fit à la petite nuque un oreiller. Et il suivit le cortège. Dans le creux de ses paumes s’appuyaient les cheveux de l’amie. Mais le cou se ployait douloureusement et parfois, selon l’allure des porteurs, se rengorgeait ou se plissait. Siméon mit tous ses soins à lui épargner les à-coups; il s’appliquait à cheminer sans saccades. Quand ils arrivèrent devant la pharmacie, la lueur verte d’un bocal illuminé fut sinistre, sur le cadavre; bientôt une lueur rouge l’inonda comme de sang. Siméon n’avait pas conscience de ce qu’il faisait. Il agissait sans le savoir: il accompagnait un cortège.
Marie Galande fut couchée sur deux chaises. Quelqu’un dit qu’elle était morte. Il entendit ce mot et ne le comprit guère. Il regardait vaguement des curieux qui étaient là, derrière les vitres de la pharmacie. Un sergent de ville entra, puis un autre. Et il y eut des pourparlers, auxquels Siméon ne se mêla point. On s’aperçut qu’il était blessé à l’oreille et saignait: on le pansa. On lui demanda qui était cette jeune fille, où elle demeurait, mille choses. Il répondit machinalement et, comme l’agent inscrivait ses réponses, il rectifia l’orthographe de son nom. Et puis, il trembla de tous ses muscles, et il eut froid au visage. On lui tendit une potion, qu’il but. Il s’assit. Dans un demi-rêve, il remarqua que l’on emportait de nouveau Marie Galande. Il ne savait pas où; il n’était pas sûr que ce fût réel. Brusquement, l’idée d’un devoir immédiat le saisit: puisqu’on emportait Marie Galande, il fallait soutenir sa pauvre petite nuque. Mais il ne put bouger. Une extraordinaire lassitude l’accablait. Sa volonté n’allait pas jusqu’à ses membres; ses velléités, courtes et faibles, remuaient dans son cerveau et s’y égaraient. Il suivit des yeux la manœuvre des gens qui s’occupaient de Marie Galande à sa place. Quand ils passèrent l’étroite porte. Siméon crut qu’ils cogneraient le corps, à droite ou à gauche; un bras, se dégageant de la pose qu’on lui avait donnée, bougea, tomba, pendit: un sursaut terrible secoua Siméon. Cependant il ne réussit point à prier que l’on fît attention, que l’on ouvrît les deux battants de la porte. Les paroles se multipliaient dans son esprit; et il ne disait rien.
A cause de la foule qui était dehors, il ne vit pas ce qu’il advenait de Marie Galande. Il observa confusément qu’on s’en allait ... La rue était vide ... Ses idées s’embrouillèrent et il perdit la notion de tout ...
Plus tard, en quittant la pharmacie, il se demanda ce qu’il ferait. Il hésita: la question fut de savoir s’il irait chez lui ou ailleurs. Il ne la résolut point, et partit au hasard. Sa tête brûlait; ses yeux étaient cerclés de souffrance et, chaque fois que ses paupières cillaient, une vive douleur lui tirait les tempes. La nuit l’étonna, les becs de gaz allumés lui semblèrent étranges, absurdes. A sa montre, il vérifia qu’il était huit heures et demie. Il crut qu’un cauchemar le tourmentait. Pour s’assurer qu’il veillait, il tapa sur le mur qu’il longeait et s’y écorcha les doigts.
Aussitôt, comme à un signal, l’image de Marie Galande se présenta: l’image dernière, la morte. N’était-ce point une fantasmagorie? La soudaineté de l’hallucination parut à Siméon singulière. Mais, au trouble profond de son cœur, il connut qu’il n’était pas victime d’un prestige: cette image de Marie Galande, il la sentit vraie. Il en eut un choc nerveux; une sueur froide le mouilla.
Où était Marie Galande? Il la chercha dans la confusion de ses souvenirs. Peu à peu, la scène tragique se reconstitua. Mais on avait pris Marie Galande; on l’avait emportée!... Siméon souffrit intimement, à la pensée que d’autres la tenaient entre leurs bras. Qu’avaient-ils fait du petit corps misérable? Où, à présent, le retrouver, pour le revoir, pour lui dire adieu? Où, dans la nuit, sinistre désormais?...
Siméon retourna sur ses pas, afin de questionner le pharmacien, les gens du voisinage. Il eut beaucoup de peine à s’orienter. Dès qu’il était entré dans une rue, il la suivait, hanté par l’idée fixe; et puis il devenait attentif un instant et, de nouveau, se perdait. Il erra longtemps, comme au milieu d’une forêt compliquée. Il courait quand il arriva chez le pharmacien.
—A la Morgue,—lui répondit-on.
Ce mot le bouleversa, ce mot lugubre, infâme. La Morgue! Il tressaillit, ses dents claquèrent. Il se révolta, et c’est au pharmacien qu’il fit part de sa colère: