Il descendit du fiacre. Une seconde, il regretta que la course fût achevée. Le fiacre parti, Siméon se demanda s’il oserait aller plus loin, seul, vers la Morgue. En même temps qu’il y songeait, il avançait, comme mû par une force impérieuse.
Ses jambes flageolèrent, lorsqu’il aperçut, de biais, le petit bâtiment sinistre, sournois, qui le guettait et l’attendait. Bas, écrasé comme une bête qui va bondir, le repaire de la mort ignoble était là, casemate perfide, prison de cadavres. La lune coulait là-dessus, en clartés blêmes ...
Marie Galande était là!
Siméon trouva les portes fermées. Il gravit les marches; il appliqua ses mains aux battants clos. Une rage le prit de son impuissance. Il descendit les marches; il parcourut la façade ennemie, sur toute sa longueur, à droite et à gauche: il la vit impénétrable, gardée contre lui, dédaigneuse de sa colère. Une voix, au fond de son âme, criait: «Marie Galande! Marie Galande!...»
Il revint aux portes. Il distingua une sonnette. Son premier geste fut de la tirer. Mais il ne la touchait pas, se figurant que les cadavres allaient tous se réveiller et se précipiter pour lui ouvrir.
Sa frayeur fut telle qu’il se sauva. Dans ses yeux, il y avait le dessin très net et l’édifice abominable qui contenait Marie Galande,—ah! oui, la pauvre petite Marie Galande, son corps svelte et charmant, qui avait vingt ans, qui était en fleur, et qui chantait et qui chantait éperdument;—oui, là, parmi l’atrocité des cadavres, Marie Galande jeune et belle.
Siméon fuyait; et les litanies de Marie Galande se dévidaient dans sa pensée, mêlées à des visions sanguinolentes ...
Le retour, à pied, par les rues nocturnes, fut long, pénible, tous les cent pas découragé. La fatigue domptait le chagrin de Siméon; du moins, elle l’empêchait de s’exalter trop vivement. Siméon n’avait pas dîné: la faim le harcela. Il eut de tels moments de faiblesse et de vertige qu’il dut s’arrêter, s’appuyer contre un bec de gaz, une muraille, avant de continuer sa route ...
Il arriva chez lui au petit jour. Le terrible fut de passer le seuil où Marie Galande était tombée. Tandis qu’il sonnait et attendait qu’on lui ouvrît, ses yeux s’efforçaient de trouver, sur la pierre du seuil, des gouttes de sang. Il frotta une allumette et crut voir qu’on avait lavé à grande eau ... Il frissonna; et il s’affligea du sang de Marie Galande, perdu au ruisseau: il l’eût conservé pour la pieuse douleur quotidienne.
Le vestibule de sa maison lui fit horreur. Quand il eut refermé la porte derrière lui, il regretta de n’être pas resté dehors, dehors à tout jamais, sans gîte, errant, plutôt que de rentrer seul, ici,—oui, seul ici où il venait, à la fin du jour précédent, avec Marie Galande, pour s’enivrer de l’amour qu’elle offrait!... Il grimpa, le plus vite qu’il put, son escalier. Dans sa chambre, il revit en imagination l’amie câline et tendre; il entendit la voix cajoleuse ... Et alors, il pleura; il pleura longtemps et sans contrainte, abondamment; et, à mesure qu’il pleurait, il sentait ses nerfs s’apaiser, ses muscles se relâcher et son peu de force l’abandonner, au point qu’il s’endormit sur le fauteuil où il s’était abattu ...