Pendant son court sommeil, il rêva de Marie Galande. Il se promenait avec elle dans les quartiers pauvres, embellis de sa jeunesse. Il lui parlait et il l’écoutait. Il s’émerveillait de ses reparties, et à ses moindres propos il attribuait une signification profonde et révélatrice. Il lui achetait de petites bottines, qui la ravissaient. Il l’entendait se moquer gentiment: «Tu es très vieux, oui, tu es très vieux, disait-elle; et moi, je ne suis qu’une enfant. Oh! le vieux bonhomme!...» Et des aventures s’organisaient, où Marie Galande avait un rôle principal ... Enfin, dans le soleil matinal que son rêve lui suscitait, retentit le chant de naguère, à pleine voix:
Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!
Régalez vos p’tits... zoiseaux!
si distinctement et si fort qu’il s’éveilla.
Par la fenêtre de sa chambre, le réel soleil matinal entrait à flots, pareil à celui que rêvait Siméon. Et Siméon, ouvrant les yeux, n’osait bouger. Une seconde, il attendit la reprise du chant allègre. Une seconde, il eut la certitude que la mélodie allait s’épanouir encore dans la lumière radieuse. Mais, brusquement, les funèbres idées l’assaillirent. Quelque temps, il put hésiter entre les deux séries d’images, qui se présentaient à son esprit. Et puis, bientôt, les mauvaises eurent chassé les douces. Les mauvaises, hardies, intenses, fulgurantes, fondaient sur lui avec la violence d’une grêle que fouette l’ouragan. Elles se fixèrent: elles furent là! Siméon les vit, toutes proches, à les toucher.
Alors, il poussa un cri de douleur. Et il fut sur le point de discerner tout le détail de la catastrophe; son attention minutieuse, excitée soudain, scrutait les épisodes divers du drame; elle cherchait, elle fouillait ... Siméon s’emparait de son chagrin. Mais l’idée fixe survint, lancinante:—revoir Marie Galande; une fois encore, examiner le cher visage; une suprême fois, emplir ses yeux de cette forme qui était à la veille de disparaître!...
A la Morgue, sitôt entré, il eut en face de lui le hideux spectacle des noyés au ventre énorme, des tués que leurs blessures défiguraient. Sur une table d’exhibition, des morceaux, raccordés pour le mieux, se tuméfiaient. La chair massacrée, exsangue, ici pâle et là verdâtre, violacée par endroits et marbrée, commençait à pourrir.
Il y avait, ce jour-là, présentation d’une victime dont les journaux parlaient et qui ne possédait plus ni bras ni jambes, ni nez, ni cheveux, ni oreilles, ni lèvres. On avait ramassé cette chose dans un égout, à l’état de charogne; on l’avait apportée là. Les badauds se pressaient aux vitres et regardaient. De petites ouvrières jouissaient de ce frisson exquis; de fins voyous faisaient de plaisantes remarques: la vie, en face de la mort, riait.
Siméon passait vite, s’étonnait de ne pas trouver Marie Galande; et, ne la trouvant pas, il craignit de l’avoir méconnue dans la collection des cadavres: il refit l’atroce enquête, il s’exaspéra.
Il dut s’informer. Un agent ne sut que répondre et lui conseilla de s’adresser au bureau. Le bureau, c’était à l’autre bout de la galerie. Siméon dut traverser encore la foule, incessamment plus nombreuse, aguichée et mise en émoi par la truculente ignominie du lieu. Un collégien vantait à un autre collégien les seins d’une morte, droits sous le suaire. Siméon tressaillit de l’impudeur, à la pensée que Marie Galande pouvait être ainsi offerte aux regards de chacun. Son instinct se révolta.