Il avait la tête perdue dans l’horreur et l’ivresse morne de la mort. Il lui semblait que tout le sang de son corps affluait à son front et que son front éclaterait de cette plénitude brûlante.
Au bureau, on lui enjoignit d’attendre son tour. Une vieille, démantibulée, sanglotait des renseignements parmi des jérémiades inutiles. Le fonctionnaire enregistrait, par-ci par-là, quelques mots et négligeait le reste, avec patience. Quand il eut tout ce qu’il lui fallait, la vieille voulait encore se lamenter. Il la laissa, changea de feuille et reçut un autre témoignage, celui d’un indifférent qui, paisible, constatait diverses choses. Le résumé de ces deux dépositions était identique, administrativement,—sauf les larmes insignifiantes de la vieille qui gémissait, en pure perte, et se frottait les yeux du revers de ses grosses mains. On dut l’avertir qu’on n’avait plus besoin d’elle; et, docile, toujours geignante, elle s’en fut.
Siméon, tandis que ces formalités s’accomplissaient, sentit que se modifiait sa souffrance. Tiré hors de lui-même par la vue de ces misères d’autrui, il se délivrait de sa seule hantise, il s’éparpillait. Mais, quand ce fut à lui de parler, il ne sut que dire. Il balbutia. Le plus difficile fut de déterminer «à quel titre» il prétendait voir ce cadavre. Ni parent, ni rien; témoin seulement?...
—Vous étiez son amant, sans doute?—ajouta le fonctionnaire.
Siméon, somme toute, aima mieux admettre cela que d’entrer en des distinctions subtiles. Et il se tut ...
Une porte qu’on ouvre. Une salle vulgaire, peu éclairée: un amphithéâtre, avec des bancs en gradins pour l’auditoire. Une odeur de chlore, de camphre. Au milieu, une table longue; de grands linges ramenés, en plis pareils, sur deux corps dont ils prennent la forme un peu et dissimulent l’individualité. Il y a deux corps parallèlement posés, identiques d’aspect sous le suaire. L’homme qui conduit Siméon ferme un vasistas, imagine qu’on l’appelle, écoute, murmure qu’il s’est trompé, ne se presse pas. Siméon regarde les deux silhouettes funèbres: il ne sait pas laquelle des deux est Marie Galande.
L’homme découvre le visage, le visage de Marie Galande. Siméon ne sait pas s’il la reconnaît: une brume envahit ses yeux. L’homme attend. Marie Galande est si pâle qu’à peine se détache-t-elle sur la blancheur du linge. Il faut que Siméon s’approche. Plus il s’approche et plus fort bat son cœur, au point de lui faire mal à chaque coup; l’angoisse l’étrangle plus haut. Les cheveux de Marie Galande, dénoués, encadrent la petite figure. Les cils, sur les paupières abaissées, mettent une ombre courte. Siméon s’écarte pour respirer et, à plusieurs reprises, s’approche. De tout près, il aperçoit, dans la commissure des lèvres, un filet de sang, mince comme un cheveu et qui prolonge la ligne délicate de la bouche. Les joues, même aux pommettes, sont décolorées.
—Elle ne doit pas avoir beaucoup changé?—dit l’homme, qui volontiers causerait.
Cette voix, dans un tel silence, étonne Siméon, le blesse. Il ne répond pas. Changée?... Simplement, ce n’est plus elle, plus elle du tout. Et la raison de Siméon chancelle, quand il constate que, trait pour trait, voici Marie Galande et qu’il ne la reconnaît plus guère ...