L’autre obéit et se tient coi.

Le temps s’écoule et Siméon n’y prend pas garde. Il ne songe pas à détacher ses yeux de l’immobile visage. Peu à peu, il s’y accoutume; il se familiarise avec la pâleur étrange qu’il lui trouve. Même il s’apaise à contempler ce calme et cette infinie sérénité. C’est le repos définitif et absolu; c’est la douceur d’être au delà des inquiétudes et des regrets: le seul repos ... Elle semble dormir, après avoir oublié tout!... Et Siméon, quelques secondes, n’a plus de révolte, son idée de la mort s’est dégagée des circonstances funestes. Comme si la tranquillité suprême de Marie Galande le gagnait, il s’abandonne à la fatalité.

Il lui paraît que, si Marie Galande ne bouge pas, c’est à cause d’un rêve qu’elle poursuit, qui est ineffable et continu et qui, n’ayant point d’épisodes, ne marque d’aucun signe son passage ... Qu’elle est lointaine, qu’elle est sublime!... Ah! trop sublime et trop lointaine, pauvre petite Marie Galande d’ici-bas, qui palpitais si allègrement à la vie!

La pensée de Siméon va et vient, d’une image à l’autre, et tantôt admire et tantôt s’afflige. La tristesse même, au lieu de le harceler comme naguère, lui est à présent lénifiante. Il ne s’indigne plus; sa frénésie est tombée.

Soudain, son regard s’arrête aux narines du masque mort. Elles sont fines et bien dessinées, la mort les a pincées strictement. Et la bouche est close. Et la petite poitrine ne se soulève pas. Eh! oui, Siméon le sait bien, que Marie Galande ne respire plus. Il le sait; et cependant il souffre de le vérifier encore. De le vérifier et de le sentir! Il en est oppressé. Il en éprouve une sensation cruelle d’étouffement. Son souffle s’arrête à sa gorge et il croit qu’il va suffoquer. Sa douleur est si poignante, elle l’étreint de telle sorte qu’il a hâte de n’être plus là!...

Il fait le geste de vouloir partir. L’homme, relève le suaire; et le visage de Marie Galande a disparu trop vite.

Au moment où le linge recouvre le visage de Marie Galande, Siméon s’aperçoit que, dans son esprit, un grand nuage est descendu, qui voile l’effigie précieuse. Il voudrait la revoir, l’examiner encore ... Il est trop tard. L’homme, avec ses clés à la main, comme un gardien de prison, s’est mis en route; les clés tintent; il ouvre la porte. Il faut s’en aller et laisser là Marie Galande en compagnie de ce cadavre qui est parallèle au sien, pareil au sien sous un linge pareil. Siméon cède. Il sort. Ses idées se mêlent, s’embrouillent et ne font pas de bruit dans sa tête. Elles remuent comme des ombres vaines qui se touchent sans le savoir et se rencontrent sans se blesser l’une l’autre ...

Dehors, Siméon respira. Il ne put se défendre de goûter l’air libre et pur. Le soleil l’éblouit; et pourtant ses yeux se réjouirent de la lumière. Ses membres aimèrent se mouvoir. Il se plut, malgré lui, à reprendre possession de la vie.

Une odeur l’étonna et le ravit; c’étaient des fleurs qu’en charretée une femme poussait devant elle: du mimosa, du muguet, des violettes, de quoi parfumer un jardin! Siméon s’enivra du bel arome. Mais il se rappela les violettes qu’il donnait à Marie Galande; et il n’osa plus se délecter de celles qu’il y avait encore sur son chemin ...