Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. Il argumenta contre sa lâcheté. Il se fit de vaillants discours et des reproches raisonnables: craignait-il tant de mourir? et fallait-il céder à de si mesquines alarmes? et n’avait-il donc souci que de lui-même, de ses vains périls, cependant que Marie Galande, elle, était morte en vérité?...

Il ne sut se convaincre; il ne put dompter la folle agitation de ses nerfs. Les grelots et les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui furent un odieux et redoutable tintamarre, une taquinerie qui le persécuta.

Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. Ses puissances spirituelles étaient multipliées: en même temps que le possédait sa tristesse intime, il percevait avec plus d’acuité que jamais les sons divers et les nuances de la nuit; sa douleur clamait en lui, mais il projetait au dehors une attentive et minutieuse sensibilité que nul atome ne touchait sans la blesser.

Cette inquiétude éparse et nombreuse se concentra sur l’évocation précise de Picrate. C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant. C’était lui la malignité des phénomènes. C’était lui la folie errante, battant le pavé, tintinnabulant au cou des chevaux, se décelant brusque dans les regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs qui clignent aux quinquets, et s’esquivant comme tombe un prestige ... Et n’était-ce pas lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues et se ruait et s’engouffrait dans un soupirail?...

Siméon frissonnait ... Il lui parut que Picrate le voyait. Il lui parut que Picrate était partout ... Comme s’il allait ainsi conjurer le sortilège néfaste, il prononça:

—Picrate! Picrate!...

Picrate!... Siméon le réalisa sous les espèces déconcertantes d’une vipère, d’un gnome, d’un démon ... «C’est le diable, le diable!...» Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; et ils tintèrent en glas dans les oreilles de Siméon.

Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux et malfaisant! D’un coup de talon, comme une bête, un reptile!... Quand le Picrate qu’évoquait la fièvre de Siméon recouvrait une forme humaine, il affectait un air goguenard; et Siméon s’acharnait, avec plus de hâte, à le vouloir détruire ...

Dans une rue déserte, une pierreuse accosta Siméon. Au contact de cette main sur la sienne, il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, il rentra chez lui.

Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à des formalités; il dut veiller à des préparatifs. Il fut appelé derechef chez le commissaire de police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête n’avançait pas. De plus en plus, on s’étonnait de la rareté de ses renseignements. On ne lui cachait pas que son attitude déplaisait. On lui dit: