—Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches aboutissent.

Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer sur lui d’un autre moyen persuasif:

—Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez sans doute que le coupable expie son forfait?...

Et même on lui insinua qu’il avait, dans cette aventure criminelle, des responsabilités. Envers la justice? il ne lui importait. Envers Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore venue. D’abord, il se rebiffa contre une telle accusation, que démentait son désespoir et que niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau de douleur et de lent martyre s’ouvrait à sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle et le suivrait, d’étape en étape, menée par les fatalités intérieures, qui sont tracassières et implacables ... S’il n’avait point aimé Marie Galande, s’il n’avait point permis que Marie Galande l’aimât, cette petite fille, aujourd’hui même, emplirait de sa chanson joyeuse et belle les rues mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, dans le soleil et la limpidité du jour ... Évidemment, évidemment!... Siméon conclut qu’il a tué Marie Galande ...

Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter d’obligations diverses, passer à la préfecture de police, parlementer avec des employés qui n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, prendre de l’argent, choisir une place au cimetière, décider que tel corbillard suffit,—tel cercueil!

...Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie Galande se contentât d’une simple amitié. C’est elle qui a voulu tout autre chose!... Oui, c’est elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez lui; comme il résistait, elle bouda, fut exigeante ...

Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse Marie Galande: il s’en afflige, demande pardon, revendique tous les torts,—et ne peut pas les supporter ... C’est elle qui s’est refusée à Picrate; il se souvient même qu’ayant vu Picrate épris d’elle, il se jura de renoncer à son amour naissant ... Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait et ne pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte d’une dernière entrevue, s’émouvoir d’elle plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause de tout!... Siméon se débat contre la logique des faits.

Pénible lutte, où il succombe! Il invente les arguments de l’adversaire intime et les siens propres; il les évalue; il se favorise et s’en repent, triche à son détriment et incrimine sa mauvaise foi. Il se dédouble et devient une farouche antinomie, acharnée à se détruire.

Et puis, à force d’être attentif à la déduction rigoureuse des épisodes, il n’envisage plus que la nécessité tragique de l’aventure. Qu’elle fut de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!... Voici: il y avait Picrate et Marie Galande. Les existences de ces deux êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et l’on ne pouvait prévoir qu’elles dussent jamais se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui n’amenât, peu à peu, obscurément, sûrement, la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un geste qui n’influât sur les journées ultérieures, qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée par Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant précis où il la tuait. Et, si l’on imagine, dans les dix ans, dans les vingt ans antérieurs, de Marie Galande et de Picrate, quelque chose de changé, un petit incident modifié le moins du monde, la catastrophe est éludée. Dans les dix ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de Picrate, et encore dans la durée millénaire du Cosmos! Comme si la prodigieuse accumulation des siècles et la minutie de leur détail tendaient à ce but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie Galande tuée par Picrate!...