Telle est l’adresse singulière du Destin, son étonnante sûreté. La complexité de l’œuvre n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il la manigance sans trêve et sans incertitude:—et la voilà!

Siméon vit alors Marie Galande toute petite, dans la série interminable des causes. Ah! quel déploiement fou de moyens compliqués et excessifs pour tuer cette petite fille!... Il eut pitié d’elle. Il se la figura qui s’achemine, sans le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de l’importance aux plus futiles incidents, aux plus frivoles déplaisirs, tandis qu’approche la minute pathétique qui écrase toutes les autres ... Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; elle croit qu’elle est libre d’aller plus vite ou plus lentement; elle s’attarde et baguenaude; et, quand elle court, il lui semble qu’elle cède à sa fantaisie. Mais elle a justement l’allure que sa destinée lui assigne en prévision de l’événement suprême.

Elle ne sera point inexacte au rendez-vous que lui ont donné les hasards. Elle muse: il fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il le fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la distance, depuis le jour qu’elle est née et malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre d’heures qui était fixé.

Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent les formidables possibilités!... Cependant, elle fait la moue et rit ...

A-t-elle deviné confusément, dans le secret de sa pensée, le péril imminent?... Peut-être!... Siméon se rappelle l’inquiétude qui la tourmentait, aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement la possédait à mesure que diminuait l’intervalle entre elle et la mort. Comme elle calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! Comme elle était curieuse du lendemain!... La somnambule lui dira de quoi il retourne ... Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs pressentiments qui l’avertissent de ne pas s’informer davantage. Alors elle fait diligence: elle est appelée, elle court!...

Innocente,—qui, pour se mettre en route vers la mort, subit l’attrait mensonger de l’amour.

...Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre que le beau temps avait soudain fait place à des brouillards avant-coureurs d’automne. On sentait le froid menaçant; on devinait la déchéance fatale de l’été. L’atmosphère, épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette frissonnante de la vie et le nombreux aspect des choses. L’humidité avait une odeur âcre, elle poissait aux mains; elle s’attachait, en goutelettes fines, à la surface duveteuse des étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à jamais. Derrière le rideau de brume, le soleil semblait le fantôme d’un astre mort qui se consume et va s’éteindre. Les gens et les objets, dans ce mystère palpable, intervenu brusquement, avaient l’air étrange, irréel, comme si les évoquaient pour de brefs instants de vagues et lointains prestiges.

Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa en une pluie menue qu’à peine apercevait-on, mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait plus, et le visage du ciel apparut chargé de la tristesse incomparable des nuées.