Siméon s’étonnait confusément de ce deuil opportun qui avait saisi, pour ces heures funèbres, la nature environnante.

Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: le corbillard n’était pas là ... Il n’eut pas le courage d’entrer, de voir le cercueil, d’assister peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on le corps, fermait-on le cercueil, où en était cette besogne? Il ne le savait pas ... Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait à son désir de regarder encore Marie Galande. Il avait laissé le cadavre intact et craignait de le retrouver moins beau, de telle sorte qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. Il ne le verrait plus. Il le reprendrait, caché dans le cercueil, pour le confier à la terre pudique.

L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner ni se tenir tout près. Il circula, passa le pont et, de l’autre rive, surveilla. La Seine coulait mollement, en masse glauque et lourde: à l’examiner, il semblait que l’on dût, en s’y jetant, ne point tomber au fond, mais écraser seulement la surface complaisante, la creuser et y demeurer soutenu par la vigueur élastique de l’eau; on serait emporté par elle, avec un bercement continu, pour dormir; et, après le voyage, entre les rives sinueuses, la vastité de la mer s’ouvrirait, immense réceptacle de vie usée, en peine de s’abolir ...

Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, Siméon voyait Notre-Dame, gigantesque, attachée au sol par le grappin prodigieux des arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste d’une foi!... L’une dans l’eau et l’autre dans la terre, il contempla ces deux poupes jumelles des deux navires: la Morgue et la Basilique. L’une pour les corps, l’autre pour les âmes ... Oui, deux navires en partance éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils attendaient d’avoir reçu leurs passagers innombrables devant que de s’éloigner vers leurs infinis de néant!... Une cloche, dans les tours de Notre-Dame, se mit à battre, forcenée. La basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel, criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des retardataires. Ah! quel désir immodéré de fuir, de rompre les amarres et de gagner les horizons!... Plusieurs cloches s’animèrent. Leur frénésie multipliée emplit le ciel d’une clameur vibrante. Et, quand elles se turent, comme lasses d’un tel effort de leur exaltation déchaînée, Siméon crut voir les deux navires s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de corps, laissant le reste ...

Il redouta cette hallucination, passa ses mains sur ses yeux et fit quelques pas attentifs dans la réalité.

Il aperçut le corbillard.

Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour recevoir le cercueil de Marie Galande ... Non; il fut là. Les croque-morts parurent à la porte du bâtiment sinistre, avec le cercueil ... Une draperie noire se retroussait pour laisser libres les poignées de métal: l’aspect du bois nu blessait, comme peu chaste et presque indécent. Les porteurs allongeaient le pas, cadençaient leur allure souple. Siméon se souvint de Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, sitôt morte; et ses mains aussi se souvinrent des cheveux appuyés sur leurs paumes ...

Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, le cercueil, le travail des croque-morts qui refoulaient le cercueil sur les planches du char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient la draperie, en disposaient les plis et accrochaient une couronne de fleurs.

Siméon n’avait pas la notion d’autre chose que de ces actes successifs, et il lui semblait que son rôle était d’en contrôler le juste accomplissement.

Le char remua, partit. Une seconde, Siméon ne songea point à suivre. Et puis il avança, comme si une corde qui devait le tirer s’était tendue et l’entraînait avec le corbillard et le cercueil ...