Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la couronne oscillait à droite et à gauche: Siméon se désolait des cahots qui secouaient Marie Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit corps:

«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. Ce sera fini de toute ton agitation. Tu n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!...»

Il lui parlait ainsi et l’exhortait.

Les passants saluaient. Des femmes firent le signe de la croix. La fine pluie continuait, lente, incessante, et peu à peu pénétrait. Siméon eut froid. Son âme surtout eut froid; et elle grelotta comme une pauvresse mal vêtue.

La route fut longue et fastidieuse; sur le sol humide, ses pieds glissaient. A cause de la fatigue, il eut peur de tomber sur les genoux. Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude le jetait dans un infini de détresse et d’épouvante où il se perdait ... Souffrir ainsi et souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!... Il connut que l’amour est d’abord ceci: le dédoublement de la douleur en deux douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et se dorlotent l’une l’autre. Pour mener le deuil de Marie Galande, Siméon regretta Marie Galande; et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur tragique. Les gens qui saluaient ou se signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. Des regards de commisération lui déplurent. Il repoussa cette distraite sympathie: il détesta cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait en lui de désir, malgré la morne lassitude, se concentra sur le souhait d’une souffrance immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et d’un cadavre émouvant.

La pensée de Siméon, dolente, exténuée, allait et venait du cercueil à lui-même et confondait, avec la morte qui était dans le cercueil, cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. Et il lui sembla que ces funérailles étaient les funérailles de lui-même. Sa pensée l’abandonnait et il s’égarait au hasard de la folle rêverie.

Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, sans distinguer entre ces deux tristesses. Il n’apercevait plus nettement le motif de son chagrin; mais quelque chose, en lui, gémissait, comme un enfant malade qui ne sait pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se sentait au cœur une blessure, et il se lamentait.

Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même, et il pleura Marie Galande!...

Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher tout cela!... Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés: comment en interrompre la terrible promptitude?...