Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le même homme, de reconnaître dans le passé ce même individu qu’il est encore; oui, le même, sur le siège de ce fiacre.
Le même,—sauf ce grand désespoir qui avait dévasté son cœur et sa pensée! sauf cette idée de néant dont il était plein!...
Certes, jadis, quand il se faisait cocher par mépris des divertissements auxquels s’adonne la stérile activité humaine, quand il acceptait, à bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale d’une telle abnégation, certes il n’était pas la dupe d’illusions bien délicieuses. Il se croyait alors au terme dernier du renoncement. Point! Il était capable encore de céder à la promesse d’une joie.
Désormais, il est délivré de tout espoir, de tout mensonge. Nulle velléité d’être heureux ou d’imaginer un bonheur possible ne l’atteindra. Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui apparaissent comme un vaste champ de deuil et de décombres; et il s’y promène, vêtu d’un linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre de sa pensée; les murs en sont mornes et le plafond bas: il s’y réfugie volontiers. C’est l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un fantôme se lève parmi les ruines environnantes.
Il habite ce lieu funèbre.
Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli avec son fiacre nonchalant, il rencontre Picrate, et la colère lui brûle le cerveau.
Picrate, contre les grilles des Tuileries, est installé pour son négoce. Les anneaux brisés, les lacets de soie, de fil et de crin, les cartes postales illustrées s’offrent au client. Picrate est couvert de son stock. Mais il frise nerveusement ses moustaches. Ses yeux regardent le sol avec insistance et, soudain mobiles, lancent de tous côtés leur inquiétude. Picrate voit Siméon. Sa courte personne frémit; ses mains prestes attrapent les deux poignées de bois; et il se campe, la poitrine bombée, l’air provocant.
Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège dévisage Picrate, qu’un tremblement secoue. Entre ces deux hommes, une haine formidable s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques une décharge est imminente, leur rage de se détruire l’un l’autre augmente et menace d’éclater.
De la gorge de Picrate, des mots veulent sortir et ne peuvent pas. En Siméon bientôt s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux; leur tumulte ne permet pas que l’un d’eux prédomine et, au détriment des autres, se manifeste. Siméon subit des velléités brutales qui le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il examine Picrate, au pilori,—Picrate, qui n’est-ce pas? garde cette attitude guindée à cause d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; il a le cou pris dans cette chose qui l’exhibe et le supplicie. Est-ce que Siméon n’a pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?...
Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, s’esquive. Tête baissée, il fait volte-face et tâche, allant vite, de se perdre dans la foule. Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le suit et l’interpelle: