—Tu veux encore te sauver, canaille?...

Picrate essaye de ne pas répondre et continue son chemin, peureux, comme un chat qu’un chien relance et qui cherche un soupirail de cave où s’introduire. Siméon s’apprête à descendre de son siège: une voiture de laitier l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en vient à ses doigts, mille incertitudes l’envahiraient!... Cependant il longe le trottoir où Picrate navigue et perd, à trop se hâter, des bribes de son chargement: des cartes postales tombent de son chariot; de bonnes âmes les ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et se dépêche. Il se fait un attroupement, qui voit Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, Picrate a guigné une porte des Tuileries: il s’y enfourne, il est sauvé.

Les badauds applaudissent au stratagème et narguent Siméon, qui regarde ces gens et qui se tait.

Ensuite, ayant repris la file, chargé des clients et dispersé de rue en rue l’irritation mesquine qui se mêlait à sa grande colère, Siméon discerna le ridicule lamentable de la scène. Il s’accusa de rancune médiocre et de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier Picrate, qu’il le tuât, oui! mais courir après ce cul-de-jatte, ameuter les badauds autour d’une dispute imbécile, autant valait abandonner le drôle à son remords et n’y plus penser.

Seulement, le drôle était-il en proie au remords? Ah! qu’importait à Siméon? Pourtant, il avait beau se dire qu’un tel détail, dans l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il ne pouvait le négliger; la question, taquine, le gêna: Picrate souffrait-il?... Siméon voulut que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir torturé quelques minutes. Il revit les traits convulsés de l’assassin: oui, Picrate, pendant ces minutes, expiait!

Le remords, le remords,—était-ce le remords?

La peur, oui!... Picrate eut peur. La panique seule le mit en déroute, quand il s’enfuit et s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît arrêter. Voilà tout: il avait peur!

Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette peur qui le harcelait, le giflait et le secouait? Siméon se le demanda; il apprécia le cas, évalua le crime, observa les circonstances et puis, sans décider rien, s’étonna de ce rôle de justicier qu’il assumait.

«Il faut que je me venge,—pensa-t-il,—sans faire semblant d’être impartial; ou bien que je renonce à me venger ...»