—Lâche-moi.

Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, permit que Siméon se relevât. Et puis il affecta d’être généreux:

—Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi n’es-tu pas déjà parti?

Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant le nœud de sa cravate, veillant à la symétrie des boucles et les tapotant. Siméon l’examinait avec mépris et ne bougeait pas. Cette immobilité de Siméon gêna Picrate. Picrate ne savait que faire. Quand il eut épuisé la série des menues occupations que sa toilette lui pouvait offrir, il lampa un petit verre encore. Siméon l’imita, machinalement: il se baissa et but, deux fois.

Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Picrate boutonnait sa veste et la déboutonnait, arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches; finalement, il se trouva désœuvré. Sa nervosité, d’instant en instant, augmentait, et des tics bizarres contractaient les muscles de son visage, lançaient à droite et à gauche ses mains. Il cherchait une contenance, en hâte, et ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon l’examinait sans relâche, il ronchonna:

—Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries pas.

Alors, il prit le tas de ses cartes postales et fit semblant de les ranger. Il les brouillait plutôt et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci que de paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet de papier qu’il tira de sa poche et qu’avec sa paume il repassa d’abord, il inscrivit au crayon des chiffres. Il comptait ses collections et se livrait à des calculs inutiles que l’on eût dit fort mal commodes, à en juger par l’opiniâtre froncement de ses muscles sourciliers. De temps en temps, il levait la tête, pour réfléchir, combiner des nombres. La pointe du crayon sur la langue, il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait les épaules et revenait à ses écritures.

Siméon, debout, suivait la pauvre comédie de Picrate sans que rien, dans son attitude ou son visage, révélât les impressions qu’il en recevait. Cette impassibilité singulière bientôt troubla Picrate plus que nuls reproches et invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta et laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation faillit éclater lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir le regard de Siméon et lutter avec lui d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit de colère.

Mais, peu à peu, cette présence du guetteur ennemi le fascinait. L’embarras, le sentiment d’être gauche devint une insupportable souffrance qui paralysait les doigts du malheureux, lui tordait la bouche, lui serrait la gorge et, dans ses yeux, faisait danser de grandes lueurs éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. Sa volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus nettes ni distinctes. L’épouvante d’un vide absurde le réduisait au minimum de conscience: à peine subsistait-il de son individualité un reste misérable et douloureux, qui menaçait de se dissoudre et palpitait et durement agonisait.

Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il infligeait à Picrate. Ce n’était pas un châtiment qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il l’épiait par curiosité, par bravade et machinalement. Un instant, il se demanda ce qu’il faisait dans cette chambre, en compagnie de ce meurtrier ... Il crut partir et demeura.