Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. Cependant il le voyait moins cynique, moins armé de mensonge et qui renonçait à ses viles fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne le détestait plus autant. Ils eurent tous les deux la gorge sèche, burent encore; et, peu à peu, l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que se détraquait l’énergie de Picrate, la haine de Siméon s’atténuait; et, tandis que Picrate tombait à n’être que panique et vertige, Siméon, vaguement, inclinait à quelque pitié.

Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il poussa un cri lamentable, un gémissement puéril et forcené. Ses mains fébriles balayèrent, sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes postales et le carnet et le crayon: tout cela, dispersé violemment, s’éparpilla sur le plancher. Il plia son coude, y appuya son front; et, parmi des sanglots, on l’entendit implorer:

—Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!...

Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait pas une nouvelle comédie. Certes sa mimique n’était pas feinte; il se tortillait affreusement. Son front sur son coude et son bassin dans son chariot, seuls, étaient fixes; entre ces deux extrémités, le corps se démenait avec des spasmes furieux. Mais Picrate allait ressassant:

—Je ne l’ai pas fait exprès ... pas fait exprès ...

Siméon l’interrompit:

—Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme par hasard, à guetter. Tu as visé, pour la tuer; tu l’as tuée.

Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, nia:

—Non, non, non, non, non!