—Siméon,—continuait Picrate,—puisque tu devines et comprends, toi, tu peux me plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, ce n’est rien ... Méprise-moi; mais sans me haïr ... Je te supplie d’avoir pitié de moi, à cause de toute ma douleur, qui est immense, qui date de longtemps et qui, au jour le jour, m’a rendu vil comme je suis.

Siméon répondit à Picrate:

—Qu’as-tu à faire de mon pardon?... Mais, s’il te faut que je te plaigne, oui, je te plains autant qu’homme qui vive. Avec un peu d’horreur et de dégoût; mais je te plains!

...Les heures passaient; l’affreuse nuit s’écoulait, vive et lente, inégale d’allure, et tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en chacune de ses minutes, nécessaire.

De puissants mouvements la soulevaient; telle se gonfle quelquefois la lourde masse de la mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente couvre de terribles remous.

Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate:—un matelas sur le plancher. Picrate s’appuyait le dos contre le mur. Et ils étaient là, tous les deux, face à face, dans le désordre de cette chambre, dans le désastre de leurs existences.

Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui Siméon; et Siméon ne songeait pas à fuir Picrate. Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble, aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, d’oubli, d’accoutumance. Leur volonté n’était pour rien ici: seule, la destinée les immobilisait, les confrontait; et ils devaient subir jusqu’au bout cette exigence de la destinée. A quelles fins? Ils ne le savaient ni ne cherchaient à le savoir ...

—Siméon,—dit Picrate,—puisque je l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?...

Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. Cette parole tomba dans le silence où ils étaient, comme une pierre dans une eau profonde; le silence en fut strié de frémissantes ondes qui s’espacèrent, s’élargirent, et enfin moururent.

—Siméon,—reprit Picrate,—je l’aimais trop pour ne pas la tuer!...