Siméon dit:

—C’est cela: c’est cela justement. Il y a dans la mort une certitude; tout l’attrait de la mort est là!... Une bizarre certitude,—rudimentaire, en somme: la simple négation des hasards que la vie comporte. Enfantillage, mais si spontané, si naturel et analogue au reste des gamineries humaines! La vie a mille et mille inconvénients: on la supprime, c’est le plus commode remède. Il vous vient à l’idée tout de suite; on n’a pas à se tracasser la cervelle pour le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux l’ont inventé. Gribouille aussi ... Ah! Gribouille, Gribouille, l’essentiel Gribouille!...

»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils s’aiment et quelles parfaites délices ils goûtent à communier d’âme et de corps! L’ivresse merveilleuse de leurs pâmoisons les gagne et les exalte et les éveille à de nouveaux désirs. Chose fragile, leur amour! Il y a les malignités du sort, les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse lamentable de nos cœurs,—nos cœurs inconstants et pusillanimes qui sont vite au bout de leurs voluptés ... Les beaux amants ne veulent pas que leur ferveur décline, et, quand ils ont atteint la félicité suprême, ils ne rêvent que de n’en point déchoir. Faute d’oser prétendre à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament que d’éterniser cette minute glorieuse.

»Éterniser, éterniser,—et la minute passe. Éterniser quelque chose d’humain! C’est le paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne m’est plus, si la minute passe. Plus ne m’est rien, si passe la minute!... Romance, aubade, sérénade.

»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et mieux: l’instinct profond de l’être. L’extase d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne dure qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre chose: la perpétuation de l’espèce, comme disent ces darwiniens; disons: la prolongation de l’individu par delà le temps et le temps.

»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure t’étonner de l’importance qu’ont, en chaque individu, les velléités amoureuses. A cet agrément des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? Certes, certes!... Admets seulement l’hérédité, qui est un fait assez plausible. Comment n’hériterions-nous point de nos pères cette inclination vers l’acte d’amour, duquel nous sommes nés?

»Volupté brève et projet de durer! C’est l’irrémédiable antinomie de l’amour ... Voilà pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne pas laisser défaillir la minute.

»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas contre la déchéance de la minute d’autre recours que dans la mort. La plupart, il est vrai, y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment bien; et certains, enlacés étroitement, se tuent plutôt que d’être par la vie désenlacés. Ils disent qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils disent qu’ils ne veulent pas exposer au péril des lendemains leur bel amour; ils disent qu’ils veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la mort, qui est seule éternelle et seule intangible au temps ... Crédules au lyrisme de leur émoi, Picrate, ils se tuent: voilà!

»Pauvres petits!... Gribouille, pour eviter l’averse, s’est trempé dans l’eau jusqu’aux cheveux. Les beaux amants, pour éviter une diminution de leur extase, se plongent dans le néant. Le néant? Du moins, ils se privent de ceci, de cela, qui était la vie,—la vie vaille que vaille!