—Meurs, s’il te convient de mourir.

—Eh! bien! je mourrai!—dit Picrate.

Une minute s’écoula sans que l’un ni l’autre fit un mouvement. Picrate soudain s’agita:

—Tu me le conseilles?—demanda-t-il à Siméon.

—Je ne te le conseille pas,—répliqua Siméon;—je n’ai pas à te conseiller. Cette médiocre solution n’importe guère et tu t’exagères beaucoup la gravité de l’incident. Meurs, si tu veux. Ou bien ne meurs pas. Tu es à moitié mort déjà. Tout le monde est à moitié mort et meurt un peu plus sans cesse. Je ne sais pas s’il y a une différence réelle entre l’incessant éparpillement dont les secondes successives marquent les épisodes et le dernier éparpillement des molécules charnelles ou mentales. Ah! si la mort était une soudaine disparition de quelque chose, alors, Picrate, il faudrait voir!...

—Est-ce que tu crois à la vie future?

—Je te dis—continua Siméon—que, si quelque chose disparaissait,—j’entends: si quelque chose était et puis tout à coup n’était plus,—alors nous épiloguerions utilement sur l’opportunité de l’aventure. Certes!... Mais il n’est pas moins hasardeux de prétendre ceci que de prétendre cela. Et je m’abstiens d’épiloguer sur le non-être, faute de renseignements sur l’être. Quand je te parle du néant, c’est un mot que j’emploie pour abréger. Il n’a pas de sens par lui-même; il désigne la négation de je ne sais quoi que serait son contraire. Et de la mort, pareillement, je n’ai rien à te dire; pas plus qu’un aveugle-né, ignorant du jour, ne t’expliquerait la nuit. Mais il me semble qu’il y a, dans ce qu’on nomme «vie», assez de décomposition perpétuelle pour qu’on ne doive pas caractériser tout à fait autrement ce qu’on nomme «mort». Tu n’as donc jamais vu de cadavre? Ou bien n’as-tu pensé jamais à la pourriture d’un corps humain? Qu’est-ce que c’est que la matière? Je m’embrouille dans la diversité de ses fermentations. Songes-y, et tu sentiras la vie tout imprégnée de l’odeur de la mort. Au Campo Santo de Pise, une fresque d’Orcagna—ou de quelque autre—figure cette allégorie. De beaux seigneurs, parés d’atours très élégants, d’étoffes éclatantes et souples, coiffés de chapeaux merveilleux, approchent, cavaliers, de trois cercueils où des cadavres se désagrègent. Les chevaux reniflent ou se détournent; les beaux seigneurs se bouchent le nez. Ces beaux seigneurs et leurs chevaux me paraissent simplistes autant que délicats. Je les voudrais voir qui se bouchent le nez et reniflent en face de la vie comme en face de la mort. Ou bien qu’ils aient, ici et là, bonne contenance! Il n’y a rien de vil dans la maison de Jupiter. C’est-à-dire que, dans la maison de Jupiter, il n’y a rien qui soit plus vil que rien.

Picrate se débattit:

—Si tu me donnes de la répugnance pour la mort comme pour la vie, Siméon, que ferai-je?