»J’imagine plutôt que la vierge antique n’a point eu de charitable défaillance. Dans le silence des cloîtres, dans l’immobilité somnolente des bibliothèques, dans le ventre embaumé des crocodiles millénaires, au contact glacé des momies vieillissantes qui se décharnent et noircissent, j’imagine qu’elle a gagné le désir âpre de la mort, le goût nostalgique du néant, et que, pour en finir, elle a suscité ces fléaux: les insectes rongeurs de livres, les conquérants destructeurs de cloîtres, les Bédouins violateurs de tombeaux et les philologues imbéciles.
»O Athênê, tu as choisi la bonne part: elle ne te sera pas retirée! De ton voile, tu as fait un linceul. Et puis, jalouse de ton cadavre après avoir été jalouse de ton corps, tu as souhaité que s’en éparpillassent et s’en perdissent les lambeaux précieux! O Athênê réduite à rien, sois saluée de ceux que désole l’amertume de vivre et, pour plus tard, l’horreur d’avoir vécu!...
»Picrate, mon Picrate, que nous voici loin des réalités quotidiennes! Revenons à moi, si tu veux.
»Que te dirai-je?... Je n’ai plus qu’à te faire connaître ce dernier épisode de ma vie: comment je suis devenu cocher. Cette aventure n’est pas extraordinaire. Nombre de mes collègues furent autrefois professeurs, magistrats, curés, banquiers, etc. Ils connurent les avantages, et aussi les inconvénients, des professions dites, je ne sais pourquoi, libérales; et ils en vinrent à ce métier vulgaire.
»Je ne suis pas, Picrate, un égalitaire acharné. Il y aura toujours des malins et des niais, de jolies femmes et de laides. Les législateurs n’y peuvent rien. Du reste, il ne m’importe, quant à moi. Je fais trop peu de cas des grandeurs humaines pour m’indigner de les voir réservées à quelques veinards. Mais j’admire l’état de cette société contemporaine qui se réclame de plusieurs révolutions, des grands Principes, de la Déclaration des Droits de l’homme, que dis-je? et du citoyen, qui inscrit sur ses monuments une devise où l’Égalité, entre la Liberté et la Fraternité, fait figure,—et qui, cependant, hiérarchise les métiers.
»Notre bourgeoisie française, qui n’est pas, il faut le reconnaître, unanime sur beaucoup d’idées, l’est sur celle-ci, par exemple, que «l’on n’est pas cocher!...» Dogme, axiome! On est employé dans un ministère, on gratte ici ou là du papier, on place du champagne, on établit des polices d’assurance contre l’incendie; mais cocher, ah!...
»De sorte qu’il me serait malaisé de faire croire que j’aie choisi cette profession librement, sans être d’abord tombé dans l’infamie, sans être non plus réduit à l’extrémité. C’est vrai, pourtant: mon casier judiciaire est intact et je possédais un peu d’argent. Je pouvais, à la rigueur, m’établir bourgeois.
»Mais quoi! j’avais vu le krach de la philologie, et je prévoyais,—aujourd’hui, comme je l’appelle de mes vœux!—le krach de la respectabilité ... Oui, oui, les bonshommes de l’institut, j’avais assisté à leur grande panique, puis à leur lamentable déconfiture. J’avais vu se détraquer leur magnifique importance. Je crus qu’ils allaient s’humilier, logiquement, se dévêtir de leurs glorioles et demander pardon de leur prestige usurpé. Pas du tout! Ils firent, comme disent les paysans madrés de Normandie, «mine de rien, mine de peler des œufs»; ils prirent un petit air naïf et souriant: «Quoi? qu’est-ce? qu’y a-t-il? Nous ne savons pas ce que vous voulez dire ... Cet incident? Peuh!...» Ils subirent l’avanie avec tant de sérénité maligne qu’ils parurent n’avoir point reçu cette gifle au tournant de l’érudition. Ils continuèrent leur imposture et ils siègent dans les académies, avec la même pompe qu’autrefois, la même dédaigneuse affabilité, la même faconde molle et prétentieuse. Ils sont complices. Si l’un d’eux avait triomphé, il eût démoli les autres. Mais, comme ils se sentirent tous atteints, ils s’entendirent pour faire tous semblant de n’être point touchés. Ils n’eurent pas besoin de pourparlers ni de négociations: un pareil désir de surmonter la crise les animait; ils ne bronchèrent pas.
»Il faut les voir, dans les grandes séances!... J’ai plus de peine à imaginer l’attitude qu’a chacun d’eux en présence de soi, dans le silence de la solitude.