—Certainement!—répondit Siméon;—je ne l’invente pas.
Cette fois, ce fut Siméon qui rompit l’entretien. Picrate l’eût prolongé volontiers. Siméon brusqua les adieux:
—A demain,—fit-il,—à demain!...
Tandis qu’il regagnait son logis, une voix chicaneuse discutait en lui: «Elle n’a pas dit qu’il fût un joli garçon, mais: pas vilain. Pas vilain, seulement; et encore, s’il avait des jambes!...» Il condamna cette subtilité. D’ailleurs, il n’arriva point à chasser la hantise d’images impures et qui le tourmentaient. En vain, ses pas scandaient l’alternance de ces deux mots: «Vieux fou!... vieux fou!...» que ses lèvres bientôt articulèrent distinctement. Et sa tête lui pesa.
Il eut de la peine à s’endormir. Mais, à l’aube, il se réveilla dispos et lucide. Les voix confuses du tréfonds de sa pensée se taisaient, et il avait assez de silence dans l’esprit pour se parler à lui-même comme à un interlocuteur attentif. Il se tenait des propos sages:
«Hier, Siméon, tu battis la campagne. Crains de te perdre. A ton âge, tu serais malhabile à te retrouver. Tu n’es pas amoureux, Dieu soit loué! Mais tu as été sur le point de croire que tu l’étais; et cette simple erreur pouvait te mener à des bêtises. C’est la même chose, pour un instant, d’être amoureux ou de se figurer qu’on l’est. Note que tu risquais de le devenir. Et te vois-tu, Siméon, tenter encore l’aventure d’être heureux? Tu as l’expérience, cependant, de ces turlutaines: tu ne t’en es tiré jadis qu’à ton détriment. Cette philosophie que tu t’es composée et qui, tout compte fait, te réussit, est fragile: veille à ne la point risquer ... Laisse cette petite fille, Siméon! Elle est gentille? Raison de plus! Elle est mélodieuse et spontanée? Laisse-la!... Picrate? Eh bien, Picrate et toi, cela fait deux. Renonce à gouverner Picrate. Gouverne-toi, c’est assez. Et, quant à ce matin, va prendre ton café au lait ... ailleurs, où tu voudras, excepté là-bas justement où tu rencontrerais cette petite fille et, sans doute, aussi ce Picrate. Va, mon Siméon!...»
Il se leva et s’en fut chercher, de très bonne heure, sa voiture. La matinée était belle, sereine et chaude. Il attela son cheval gaiement; il lui parlait comme à un camarade et l’encourageait. Monté sur le siège, il sortit. Il fit le tour de la place Péreire, suivit l’avenue de Villiers, rebroussa chemin. Les clients dormaient ... Il n’en avait cure. Puis il calcula: «Dans vingt minutes à peu près, la petite arrivera ...» Il n’était pas à cinq minutes de cette rue où elle viendrait: il se méfia de lui-même et crut qu’il l’irait rejoindre. N’irait-il pas?... Un couple embarrassé de valises et de cartons à chapeaux l’appela, grimpa dans son fiacre et sembla honteux d’avouer une destination lointaine:
—Gare de Lyon!...
—Très volontiers!—acquiesça Siméon, de telle sorte qu’il émerveilla les voyageurs.
Et pendant qu’il les conduisait, au trot régulier de sa bête, il songeait: «Monsieur et Madame, vous êtes les instruments de la destinée. Comment n’obtempérer point à vos désirs? Vous avez, sans le savoir, reçu la mission de m’éloigner d’ici précisément à l’heure où Marie Galande y apparaîtra, chantant au soleil le mouron des petits oiseaux. Vous croyez que je vous conduis à la gare de Lyon: c’est vous qui m’y conduisez.»